Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 124.djvu/535

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cardinaux, qui pourrait répéter, en se les appliquant, les paroles de l’Ecriture : Ecce nos : os tuum et caro tua erimus. C’est à lui plus qu’à tous les autres que, dans les cérémonies symboliques du consistoire, le Pape clôt d’abord et puis ouvre les lèvres. Mais il les ferme surtout, il les scelle de son anneau : elles ne se rouvrent jamais complètement ; elles ne font plus que s’entr’ouvrir.

L’héritage lointain qu’a recueilli le secrétaire d’Etat, dans cette organisation de l’Eglise où tout a des attaches et des sources lointaines, est celui de ce dignitaire de l’époque byzantine qui portait ce titre étrange et si expressif : Silentiarius, le Silencier. Le cardinal secrétaire d’Etat est le Grand Silencier de l’Eglise. Montez, entre les hautes parois de marbre blanc, les deux cents marches de marbre blanc qui, de la cour de Saint-Damase, mènent au seuil de ses appartenons privés : vous aurez l’impression de faire une ascension dans la paix. Sur le palier de chaque étage un suisse, en costume rayé de jaune, de rouge et de noir, se tient immobile et muet, une pertuisane à l’épaule. Dans l’antichambre, un gendarme sommeille ; c’est à peine si le bruit de vos pas l’avertit et s’il se soulève sur sa chaise. Mais le bruit de vos pas, vous-même ne sauriez l’entendre ; le tapis épais et bourré à l’italienne l’amortit et l’absorbe. Un vieux valet à figure grave, très compassé et presque mécanique, s’avance vers vous sans mot dire, prend votre carte et la passe au maître d’hôtel, qui, sans mot dire, ou en ne disant qu’un mot : Favorisca ! « S’il vous plaît », vous fait, de la tête et de la main, signe de le suivre. Il traverse un premier salon, un second salon, un troisième, où, dans les fauteuils, rangés le long des murs, et dont personne n’a rompu l’ordonnance, attendent des évêques, des prélats romains, des religieux, des diplomates qui ne causent, ni ne lisent, ni ne bougent. Une seule pièce, le petit salon réservé au patriciat et aux ambassadeurs, vous sépare du cabinet de Son Eminence. Le temps passe, votre tour arrive ; une seconde fois, l’unique mot permis : Favorisca ! vous êtes chez le secrétaire d’Etat ; il vous accueille avec une politesse exquise et une charmante bienveillance, vous fait prendre place à ses côtés, amorce la conversation par une question bien posée ; — et si d’aventure vous aviez le dessein de l’interroger sur la politique du Saint-Siège, vous vous apercevez à vos dépens que vous avez devant vous le Grand Silencier de l’Église.

Ce n’est certes pas le cardinal Rainpollaqui fait mentir la tradition : jamais ministre n’a vécu en plus parfaite union, en union plus continue avec le souverain qu’il sert, et la pensée du