Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 124.djvu/536

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secrétaire d’État n’est que le prolongement de la pensée du Pape ; qu’on ne dise pas le dédoublement, car cette pensée est une en deux esprits, autant que deux esprits peuvent n’élaborer qu’une même pensée et l’élaborer de la même manière. Tous les matins, le cardinal descend prendre les instructions du Saint-Père ; mais il n’y aurait pas entre eux cette communication journalière, ce contact spirituel de tout moment, que le secrétaire d’Etat penserait encore comme le Pape, puisque, à partir du jour où il est entré dans sa charge, il a comme réglé son esprit, sa volonté, toute sa vie, sur l’esprit, sur la volonté et sur la vie de Léon XIII. Ce jour-là, il a prié le Pape de lui tracer une ligne de conduite, et pas une minute il n’en a dévié. Par une fortune rare, mais, à la vérité, moins rare dans l’Eglise qu’ailleurs, ce souverain et ce ministre sont absolument sûrs l’un de l’autre, et s’il importe beaucoup que le souverain sache qu’il sera secondé, il est également important que le ministre sache qu’il sera soutenu. Du ce que l’Eglise n’a point de parlement devant qui le secrétaire d’Etat soit responsable, il serait imprudent de conclure qu’il n’a pas d’opposition à redouter et à déjouer. Le Vatican, comme tous les palais, toutes les cours et tous les Etats, a ses mécontens et ses intrigans. Heureusement, le monde tourne au-dessus d’eux, l’Eglise se gouverne au-dessus d’eux, et ils n’y font pas plus que le caillou du chemin ne fait au mouvement des sphères célestes, tant que n’est pas troublé l’accord de la pensée et de la parole, de la volonté et de l’action, du souverain et du ministre, du Pape, âme de l’Église, immortelle selon les promesses, et du secrétaire d’État, sa personne extérieure. L’avenir dira, qui donc en douterait ? que l’œuvre politique de Léon XIII n’a point été une œuvre médiocre, sans nouveauté et sans hardiesse, sans portée et sans envolée. Si cette œuvre doit durer, si ce pontificat a marqué « un tournant de l’histoire », si Léon XIII a fondé pour des siècles, ou si l’Eglise doit après lui être ramenée à des voies plus étroites, c’est aussi l’avenir qui le dira. Mais, quoi qu’en puissent décider ceux à qui en incombera la lourde et périlleuse mission, l’on ne saurait dès maintenant méconnaître quelle part a prise dans cette œuvre le cardinal secrétaire d’Etat, qu’il s’agisse ou de l’attitude de Léon XIII envers la monarchie de Savoie, ou de sa politique en Espagne, ou de son influence sur les affaires françaises, ou de toute autre grande pensée d’un règne si rempli d’actes et si original.

A bien compter, ils n’auront guère été que deux, le pape et le secrétaire d’Etat, qui aient vu comment le plan se tenait dans son ensemble et qui aient voulu le réaliser ; les autres n’auront pas vu ou n’auront pas voulu et ne sauront à quoi tendait l’effort, que