Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 124.djvu/542

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Il est armé de la baguette, en signe de correction et, avant de prononcer la sentence de pardon, il en touche le front du pécheur. Austère, sévère et froid, le cardinal Monaco La Valetta était né pour juger les âmes. Il n’a pas le moindre trait commun avec le cardinal-vicaire et, par exemple, il ne se laisse pas aborder facilement, même par les diplomates accrédités à Rome, même par les évêques qui viennent y chercher l’investiture canonique. C’est tout au plus si sa porte s’entre-bâille pour quelques bons bourgeois romains, et cependant le cardinal ne s’est pas retiré au désert, mais il fait des religieux sa compagnie de prédilection. Hors de ce petit cercle, il est avare de paroles, et l’on assure que, même dans ce petit cercle, il les compte. La vieillesse et la maladie ne l’ont rendu que plus casanier et plus taciturne. Il ne connaît du monde que Naples, où son père était procureur de la cour royale sous les Bourbons, et Rome, où il a fait toutes ses études de lettres et de théologie. Naples et Rome exceptées, il n’a jamais vu que Paris, où il se souvient d’être allé, avec le cardinal Patrizzi, pour le baptême du prince impérial. Il dédaigne les salons et ne se plaît que dans les cloîtres et dans les sacristies. Ce serait peut-être forcer les termes que de dire de lui qu’il méprise la politique, mais il ne s’y intéresse point. Il répugne par tempérament aux compromissions et aux combinaisons ; il est l’homme de l’absolu ; le relatif ne le séduit pas ; il est à l’aise dans la foi, mal à l’aise dans la politique. Autant qu’il est permis de lui attribuer une opinion, il est intransigeant sur les droits de l’Eglise, mais d’une intransigeance calme et maîtresse d’elle-même, sans effusions et sans élans, qui ne récrimine pas et qui ne provoque pas, d’une intransigeance qui s’enferme et ignorera toujours ce qu’elle ne veut pas accepter. Mais tout ainsi que ce penchant à l’isolement n’empêche pas le cardinal Monaco La Valetta de prendre plaisir à de certaines fréquentations, sa sévérité naturelle n’exclut nullement la charité, non plus que sa réserve n’exclut la décision, ni son indifférence habituelle aux choses de la politique, une intelligence, avisée au besoin, des choses de la politique. Il est l’ami des pauvres et des moines, qui doivent être un jour trop puissans au ciel pour ne pas l’être un peu à la cour de Rome. Grand pénitencier de l’Eglise et doyen du Sacré-Collège, évêque d’Ostie et Velletri, chef d’ordre des cardinaux-évêques, il est, en outre, protecteur d’une quarantaine d’instituts de réguliers. Cardinal depuis vingt-six ans, il a eu beau se défendre contre les importuns : les événemens sont entrés de force et, même à cet ermite, ils ont appris que la papauté ne pouvait pas vivre dans les convulsions du siècle comme dans le recueillement d’une chartreuse.