Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 124.djvu/559

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se barricader chez soi, à mettre en sûreté son avoir, à se cacher et à se terrer. Le désordre de notre entrée arrêta net l’élan national, figea l’enthousiasme.

L’empereur cependant arrivait au grand trot, suivant de près l’avant-garde, avec son escorte et une partie de son état-major. Se rappelant Posen, il se croyait sûr de trouver à Wilna le même accueil ; il s’attendait à des transports d’allégresse, à des arcs de triomphe, à une pluie de fleurs jetées sur son passage par ces gracieuses Polonaises qu’il avait vues, en d’autres lieux, aviver le feu des esprits et se passionner pour l’œuvre de la régénération nationale. Il avait escompté cette explosion du sentiment polonais et l’avait fait entrer dans ses calculs ; il espérait que la capitale de la Lithuanie, en se déclarant pour lui, en se levant dès qu’elle l’apercevrait, allait donner l’impulsion aux autres parties de la province ; que la Pologne moscovite tout entière, animée par cet exemple, viendrait se ranger sous ses drapeaux et faciliter sa tâche, en opposant à la Russie, aux côtés de notre armée, une nation ressuscitée et vivante. Il entra dans Wilna à neuf heures du matin. Au lieu de la cité en fête qu’il avait rêvée, folle d’enthousiasme et d’amour, il trouva une ville morte : de longs faubourgs déserts, portant des traces de dévastation ; dans les quartiers du centre, aux rues sombres et tortueuses, le silence et la solitude ; point de femmes aux fenêtres, peu d’habitans groupés : seuls, quelques hommes de la lie du peuple, surtout des Juifs, à l’aspect sordide et craintif, se glissant le long des murs.

Cet accueil de glace n affecta pas trop l’Empereur dans le premier moment. A la rigueur, tout pouvait s’expliquer par la rapidité de son apparition ; suivant son habitude, il avait pris son monde à l’improviste, sans se faire annoncer ; ne devait-il point laisser aux habitans le temps de se reconnaître, de venir à lui, de manifester leur zèle et d’organiser leur réception ? Il parcourut la ville dans toute sa longueur et parvint à l’autre extrémité, au pont de bois qui traverse la Wilya et que les Russes avaient dû franchir pour se retirer. Là, un spectacle de destruction l’attendait. Le pont n’était qu’une ruine fumante, achevant de se consumer ; l’armée ennemie l’avait incendié derrière elle pour ralentir la poursuite. Sur les bords de la rivière, d’épaisses colonnes de fumée montaient vers le ciel ; à leur base, plusieurs lignes de bâtimens s’écroulaient dans un brasier : c’était tout ce qui restait de nombreux magasins où les Russes avaient entassé pendant dix-huit mois des approvisionnemens de tout genre. Obligés d’abandonner ce riche dépôt, inestimable trésor pour notre armée déjà dépourvue, ils nous l’avaient soustrait en le livrant aux flammes.

Après avoir pris quelques mesures pour limiter l’incendie,