Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 124.djvu/562

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


autres corps de la droite pendant leur séjour et leurs évolutions autour de la ville, l’armée du prince Eugène encore sur les rives du Niémen. Le déchaînement des élémens fut épouvantable ; la foudre sillonnait le ciel en tous sens, tombait à chaque instant, frappant et labourant nos colonnes, tuant des soldats sur la route. Après l’orage, la pluie s’établit, une pluie du Nord, ininterrompue, diluvienne, glaciale, accompagnée par un subit refroidissement de l’atmosphère ; c’était un bouleversement complet dans l’ordre et l’aspect de la nature, un rappel de l’hiver au milieu des ardeurs de l’été.

Les troupes passèrent la nuit dans leurs bivouacs inondés, sans feu, sans abri contre le vent qui soufflait en bourrasques, enveloppées dans leurs manteaux ruisselans. Au jour, un spectacle désolant s’offrit à leur vue : les campemens étaient transformés en lacs de boue, tous les objets nécessaires à la vie du soldat brisés ou dispersés, les voitures jetées sur le flanc, tristement échouées. Enfin, fait plus grave, dommage irréparable, des chevaux gisaient à terre par centaines, par milliers, les membres raidis, morts ou mourans. Nourris depuis plusieurs semaines d’herbes vertes, privés d’avoine, exténués de fatigue, ces animaux se trouvaient dans les pires conditions hygiéniques ; ils n’avaient pu résister à la chute soudaine de la température, au froid qui les avait saisis, transis, abattus sur le sol : par un phénomène sans exemple dans l’histoire des guerres, une nuit avait fait l’œuvre d’une épidémie, et nos soldats s’arrêtaient consternés devant cette hécatombe. Chacun songeait avec désespoir au surcroît de peines et d’embarras qui en résulterait pour lui ; parmi les officiers, l’un pensait à son escadron appauvri, l’autre à sa batterie démontée, le troisième à ses équipages en détresse ; plusieurs s’emportaient avec violence contre une guerre qui débutait si mal et contre celui qui les avait conduits en ce pays ; le général Sorbier, commandant l’artillerie de la garde, criait « qu’il fallait être fou pour tenter de pareilles entreprises ». Lorsqu’on eut à peu près supputé l’étendue du mal et chiffré les pertes, il fut reconnu que le nombre des chevaux frappés s’élevait à plusieurs milliers, — à dix mille suivant quelques-uns — et ce désastre affaiblissait irrémédiablement la cavalerie et l’artillerie, retardait de nouveau l’arrivage des vivres, désorganisait en partie les transports, faisait craindre à l’armée un long avenir de pénurie et de souffrances.

Dès à présent, la persistance du mauvais temps entravait tout, contrariait les opérations. L’armée s’épuisait inutilement on efforts pour se remettre en route, pour se tirer du bourbier où elle était prise et engluée. Tous les rapports arrivant au quartier