Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 124.djvu/579

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de se dégager sans cesse et de déconcerter la poursuite. Et Napoléon, devant cette résistance fuyante, irait plus loin, toujours plus loin, s’enfonçant dans l’infini, s’aventurant à travers le sombre et mystérieux empire, se dirigeant instinctivement vers le point de lumière qui brillait à l’horizon, au milieu d’universelles ténèbres, et qu’il fixait d’un regard halluciné. Non qu’il eût dès à présent arrêté en principe et irrévocablement la marche sur Moscou ; l’occupation de cette métropole ne formait pas encore à ses yeux l’une des opérations indispensables et le terme de la campagne. Il hésitait toujours entre deux plans qui depuis plus d’une année se disputaient sa pensée. Après avoir refoulé les Husses au-delà de la Dwina et du Dnieper, s’arrêterait-il ? se bornerait-il à s’établir et à hiverner sur les positions conquises, à préparer méthodiquement une seconde campagne, en se couvrant de la Pologne reconstituée ? Au contraire, profiterait-il de l’élan imprimé à ses troupes pour les pousser jusqu’au cœur de la Russie et planter ses aigles sur les murs du Kremlin ? Il l’ignorait encore, se déciderait sur les lieux, d’après les circonstances, suivant les chances et les vicissitudes de la campagne ; mais déjà une intime prédilection l’attirait vers le second projet, car ce parti éclatant et funeste répondait mieux à son impatience, à son besoin de frapper vite et puissamment, et fascinait son imagination. Ce qui l’entraîne à Moscou, c’est la fatalité à laquelle il obéit depuis le début de sa carrière, cette fatalité qu’il subit et qu’il crée en même temps, qui l’oblige à se surpasser constamment lui-même et qui ne lui permet de tenir les peuples dans l’obéissance qu’en les consternant par des prodiges sans cesse renouvelés et d’une splendeur croissante. Il subit aussi l’attirance de Moscou, la cité étrange et féerique, la cité de rêve, parce que cette conquête presque asiatique promet à son orgueil des jouissances inconnues et le tente comme le viol d’un monde nouveau. Enfin, il espère déterminer chez les Russes, par la prise de leur sanctuaire national, un ébranlement d’âme qui les jettera à ses pieds ; plus la guerre avec eux lui apparaît difficile, pénible, hérissée d’épreuves et de dangers, plus il s’obstine à l’espoir de la terminer rapidement en la poussant à fond ; il a dit à Caulaincourt : « Je signerai la paix dans Moscou. »


ALBERT VANDAL.