Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 124.djvu/588

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glorification symbolique du futur dogme, — une Immaculée Conception et un Saint Jean à Pathmos, — furent à ce propos exécutés par Velazquez pour la salle du chapitre des Carmélites [1]. Mais ces compositions allégoriques étaient tout à fait en dehors des aptitudes d’un artiste peu accoutumé à se passer de la nature et qui n’avait abordé jusque-là que des épisodes empruntés à la vie populaire. Il allait trouver dans l’Adoration des Bergers, qui appartient aujourd’hui à la National Gallery, et dans l’Adoration des Mages du musée du Prado, des sujets mieux appropriés au caractère de son talent. Ce dernier tableau, qui porte la date de 1619, est à bon droit considéré comme une des œuvres les plus importantes de sa jeunesse.

Velazquez avait alors vingt ami, et cette année même, le 18 mai, sa femme l’avait rendu père d’une petite fille qui fut appelée Francisca. Aimant et religieux comme il l’était, son cœur s’était ouvert à ces émotions nouvelles qui, chez un ménage honnête, marquent les étapes de la vie. Il pouvait donc mettre quelque chose de lui-même dans ces images proposées comme un idéal à la piété des fidèles. La disposition à laquelle il s’arrêta est des plus simples : les trois Rois et un de leurs suivans, agenouillés à la gauche de la composition, offrent leurs présens au petit Jésus que la Vierge tient emmailloté sur ses genoux. Saint Joseph est debout à côté d’elle, et, à travers la porte cintrée de l’étable, on aperçoit un fond de paysage, avec des arbres, une côte bornant l’horizon, et un ciel dont la base est éclairée par les premières lueurs de l’aube. Les figures respirent l’énergie, et la vive lumière qui les frappe accentue encore la mâle expression de leurs types franchement espagnols. Avec son air grave, un peu triste, la Vierge, très simplement posée, semble une honnête campagnarde, et le poupon empaqueté dans ses langes regarde avec curiosité ses adorateurs, de ses petits yeux perçans et grands ouverts. Evidemment toutes ces figures sont des portraits, exécutés avec une véracité extrême ; mais leur maintien, comme l’expression de leurs traits, témoigne de l’ardeur de leur foi. Par son ingénuité, la scène ainsi conçue déconcerte un peu notre jugement et, habitués que nous sommes aux formules traditionnelles, le souvenir de tant d’œuvres italiennes où elle a été traitée traverse malgré nous notre esprit. Elle est bien telle cependant qu’une âme droite et une intelligence naïve pouvaient se la représenter à la lecture des livres saints ; telle que peu de temps après, sur cette terre hollandaise qui venait de secouer la domination espagnole, Rembrandt allait la

  1. Ils se trouvent aujourd’hui en Angleterre, dans la famille de sir Bartle Frère.