Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 124.djvu/597

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vis-à-vis de lui toute son indépendance d’artiste, et, quoi qu’en aient pensé certains critiques, nous croyons avec M. Justi qu’il serait difficile de découvrir une trace quelconque de l’influence que cette visite de Rubens aurait exercée sur le développement de son talent. Le tableau des Buveurs (Los Borrachos), qu’il peignit en 1629 et qu’on invoque à cet égard, nous paraît, au contraire, un témoignage décisif contre une pareille assertion. Il est vrai qu’en dépit d’un effet de soleil très franc, les contrastes du clair-obscur y sont un peu moins accusés que dans l’Adoration des Mages de 1619 ; mais cette tendance vers une clarté croissante, nous aurions pu déjà la signaler dans le portrait de Philippe IV dont nous avons parlé plus haut, et ainsi que Rubens le fit lui-même, Velazquez devait toute sa vie la manifester dans son œuvre. L’exécution du tableau des Buveurs et la façon même dont il l’a conçu attestent, en revanche, une entière originalité.

On connaît la composition de cet épisode pour lequel il eût été si facile à l’artiste de se conformer aux interprétations que les maîtres de la Renaissance avaient déjà données de l’antiquité. A Madrid même, les Bacchanales de Titien qu’il avait sous les yeux lui auraient fourni des modèles. Mais sans s’inquiéter des traditions et en répudiant les réminiscences de la mythologie elle-même, qui pourtant lui avait fourni son sujet, Velazquez ne voulut chercher que dans la nature les élémens de son œuvre. Au lieu d’un décor païen, au lieu de figures empruntées à la statuaire antique, c’est en Espagne qu’il avait placé la scène et c’est parmi ses compatriotes qu’il avait cherché ses modèles. Tout au plus s’est-il contenté de déshabiller à moitié Bacchus assis sur un tonneau et à côté de lui un de ses compagnons tenant en main une coupe pleine. Les cinq autres personnages qui occupent toute la droite du tableau et le soudard agenouillé aux pieds du dieu qui vient de l’admettre parmi la joyeuse confrérie, portent des costumes et ont des types franchement espagnols. Sous ce ciel de plomb, ces coteaux où mûrit un vin généreux, ces pampres dont les pousses vigoureuses tordent capricieusement leurs vrilles, ces visages tannés, ces fronts reluisans, ces yeux allumés, ces rires à pleine bouche, tout cet ensemble de physionomies caractéristiques, ces harmonies puissantes et austères, le peintre les avait trouvés autour de lui. Formes et couleurs sont à la fois très locales et très expressives, et sur cette terre privilégiée de la littérature picaresque, il n’avait eu que l’embarras de choisir, parmi les vagabonds des grandes routes ou des rues, ceux qui s’accordaient le mieux à son dessein, pour les grouper en plein soleil, célébrant chacun à sa façon le dieu du vin. Pour un