Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 124.djvu/613

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


d’hommes se découvrent, sentant planer au-dessus d’eux quelque chose d’auguste, elle permet à Tolstoï d’observer et de dire le ridicule des « attitudes passionnelles » ; les télégrammes échangés entre des invalides russes et des douairières françaises ; les adresses d’écoliers qui peuvent tout juste épeler leur patriotisme ; et les effusions internationales des épiciers, qui jusque-là n’avaient jamais échangé ni une idée ni un pruneau. Pauvre grand homme, de ne pas sentir que, chacune de ces manifestations fût-elle en soi ridicule, les considérer une par une, comme si elles étaient isolées, c’est ne pas les voir ! Précisément parce qu’elles ont été accomplies à la fois par des multitudes et sans que personne eut la crainte du ridicule, le ridicule s’est évanoui, tout comme la laideur du soldat se transfigure dans la beauté de l’armée ! comme la fausseté de chaque cri se résout en harmonie dans la grande voix de la foule ! Voilà la transformation qui méritait de fixer le regard de Tolstoï. Il a traité par l’analyse l’enthousiasme, qui est synthèse. Dans la grande vague qui portait les navires il a trempé sa main pour recueillir quelques gouttes d’eau, et, les voyant s’évaporer au bout de ses doigts, il a nié que si peu de chose pût former la mer.

Aussi ne sommes-nous pas émus quand il nie que les deux peuples s’aiment. Il y aurait mauvaise grâce à débattre avec lui si la volonté de l’empereur seul a mis dans notre main la main indifférente de la Russie. Mais quand il affirme que notre amitié pour la Russie est un artifice conçu et préparé par notre gouvernement, il donne une preuve nouvelle de courage contre l’évidence et perd sa peine à nous apprendre de si loin ce qui s’est passé chez nous et en nous.

Jusqu’à Cronstadt notre gouvernement avait, sans s’engager à fond nulle part, oscillé entre bien des politiques. Tour à tour l’alliance avec l’Italie, avec l’Angleterre, avec l’Autriche, avec l’Allemagne avait eu ses partisans ; la seule des grandes puissances avec laquelle aucun accord n’eût été sérieusement préparé par nos hommes d’Etat est la Russie. Dans le peuple seul survivait la sympathie née d’une guerre, aux pays lointains de Crimée. Nos ouvriers et nos paysans, ces hommes uniquement soucieux, à en croire Tolstoï, de moissonner leur champ et de toucher leur salaire, avaient hérité de nos soldats ce souvenir ; et quand, il y a quelques années, la Russie fit entendre son cri de famine, leur pauvreté avait été généreuse pour sa misère. Mais nul parmi les puissans ne prévoyait que du cœur, et du cœur des humbles, pût sortir une politique. Seuls, quelques hommes, qui ne s’étaient jamais assis au quai d’Orsay sur le fauteuil de