Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/938

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et la condition elle-même de leur métier. L’exactitude de la transcription chez Froissart n’a jamais été contestée. Il ne se fie pas à sa mémoire, étant d’avis « qu’il n’est si juste retentive que de mettre par escript [1]. » C’est un assidu preneur de notes ; soir ou matin, dès qu’il est rentré dans sa chambre, il confie au papier la moisson de ses renseignemens ; au besoin il écrit sous la dictée. Cela est au point qu’on retrouve dans la trame même de son récit la marque particulière du conteur qu’il a écouté, reconnaissable à l’allure du style et pour ainsi dire à l’accent de la parole. Jamais il ne se permet de mêler aux dépositions qu’il a reçues ses inventions personnelles. Il n’intervient pas. Il se borne à être le plus fidèle des échos. Cela même, — et quoi que vaille d’ailleurs la vérité recueillie, — s’appelle le souci de la vérité.

Enfin, cette vérité, Froissart ne l’a pas altérée dans un intérêt de parti. Ici il est nécessaire d’indiquer les nuances et de ne pas faire au bon chroniqueur plus d’honneur qu’il n’en mérite. Froissart s’est maintes fois défendu de céder à aucune complaisance, faveur ou considération intéressée : « Cette histoire…n’est corrompue pour faveur nulle que j’aie à monseigneur Guy, conte de Bloys, qui me commanda de la ordonner comme veoir povés et qui bien m’en a payé tellement que je m’en contente grandement… Nennil vraiement, car je ne vueil parler que de la vérité et aler parmy le tranchant sans coulourer ne l’un ne l’autre [2]. » Voilà de nobles déclarations. Froissart, comme toujours, est de bonne foi. C’est également de la meilleure loi du monde qu’il incline toujours vers qui « bien l’en a payé. » Reprenant à plusieurs années de distance la rédaction d’un même récit, il ne se fait nullement scrupule d’y effacer un nom qui a cessé de plaire et de le remplacer par celui du protecteur d’aujourd’hui. Nul n’a subi plus que lui les influences du milieu et du moment. Du moins les a-t-il subies toutes, tour à tour, et corrigées l’une par l’autre. C’est ainsi qu’à travers les rédactions successives il a atténué l’anglomanie de son premier livre. Anglais avec les Anglais, Français chez les Français cet Hainuyer n’a pas de patrie : il n’a que des résidences. Et il en change souvent. Il est sans passions. Il est indifférent, ce qui est une manière d’être désintéressé. C’est la forme rudimentaire de l’impartialité.

Qu’est-ce donc qui a manqué à Froissart pour être, au sens complet du mot, un historien ? Quelles sont les parties du métier qui après lui restent encore à créer ? Il en est d’essentielles, nous l’avouons. Et il y aurait lieu de reprocher à Froissart de ne s’en être pas avisé, — s’il n’était vrai qu’il a fallu des siècles et le progrès de plusieurs sciences pour que la méthode historique arrivât à se constituer de façon définitive. Froissart est d’abord dépourvu de sens critique ; mais il l’est à un rare degré

  1. Froissart, Ed. Kervyn, XI, 74.
  2. Ibid., XII, 151.