Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 125.djvu/94

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Cavaignac. L’officier partit à franc étrier et revint de même, son cheval blanc d’écume. Les ordres étaient formels : enlever la barricade sur l’heure sans aucun souci des conséquences, sans s’occuper de la vie du général, qui devait être mort. Il fallait que cette dernière forteresse des insurgés du côté du sud tombât avant la nuit.

Au signal donné, nos soldats s’élancèrent avec un élan irrésistible. En un clin d’œil la barrière fut escaladée. Il ne se trouva d’ailleurs personne pour la défendre, pas un coup de fusil ne fut tiré contre nous. Après l’attentat commis par quelques misérables qui furent heureusement retrouvés et punis, les insurgés s’étaient dispersés dans toutes les directions, justement effrayés des représailles dont ils se sentaient menacés. Ils firent bien de prendre la fuite. Il serait difficile de décrire l’exaspération de nos hommes quand nous découvrîmes le corps du général et celui du capitaine de Mangin affreusement défiguré par les coups de pistolet qu’on lui avait tirés dans l’oreille. Ce fut tout le long de la colonne un cri d’indignation et de vengeance. Ceux qui avaient assassiné et mutilé des parlementaires, des officiers français dont toutes les nations étrangères auraient respecté le caractère sacré, ne méritaient aucune pitié ! Pas de quartier pour eux ! La baïonnette en avant, sans qu’on pût les retenir, les soldats se précipitèrent dans les maisons et y massacrèrent tous les hommes valides, heureusement en petit nombre, qui y furent trouvés. Nous eûmes beaucoup de peine à arracher de leurs mains quelques malheureux qui demandaient grâce en protestant de leur innocence.

La veille déjà, sur la place du Panthéon où la lutte avait été si sanglante, j’avais vu les maisons fouillées avec fureur, tous les hommes chez lesquels on trouvait des armes ou de la poudre, dont les mains étaient noircies par la fumée du combat, — entraînés sur la place et fusillés sur l’heure. Des monceaux de cadavres avaient vengé la mort des camarades assassinés du haut des fenêtres ou par les soupiraux des caves. C’est là l’horreur de la guerre civile. Les crimes contre l’humanité qu’elle commence par commettre rendent les représailles inévitables et effroyables. Le barbare qui dort au fond de chacun de nous se réveille au contact des barbaries révolutionnaires.

Quand les gardes nationaux qui formaient l’arrière-garde de notre colonne apprirent qu’un aide de camp du général avait été tué avec lui, on crut que c’était moi. Il y avait là des gens de notre quartier qui me connaissaient, qui s’intéressaient à l’école. Un de nos professeurs les plus aimés, M. Wallon, maître de conférences d’histoire, portait le fusil dans le rang avec un courage simple et