Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 126.djvu/116

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sablés de la poussière des chevaliers heureux… C’est aussi, c’est plus encore l’amour dévoué, sous quelque forme qu’il se manifeste : filial ou fraternel, compatissant et social. Elargissons même les limites de cette vision : laissons-y passer le souffle des universelles espérances de ce paupérisme navrant, dans cette capitale de quatre millions d’âmes, que nous ne pouvons oublier, au fond de ce musée, pas plus qu’on n’oublie l’Océan, quand on est sur ses bords, même dans une maison close. Nous apercevons alors dans cette figure de Watts un autre amour, mille fois plus vaste et plus consolateur, qui vient sur le chemin au-devant de toutes les vies qui se traînent, qui faiblissent, et les aide à gravir la pente escarpée. Cette figure qui change de nom à chaque oscillation de la pensée humaine, depuis Philanthropie jusqu’à Altruisme, nous lui conserverons celui de Charité. C’est elle qui, se donnant tout entière et partout, est non le compagnon d’une saison, comme Eros, mais de tous les âges, non le guide d’un voyage, mais de toute la vie…

Et maintenant quelle est sa conception de la mort ? Si l’on veut s’en faire une idée, non seulement philosophique, mais plastique, il faut lire une page des Commentaires d’un soldat, où M. Paul de Molènes, racontant la guerre de Crimée, décrivait l’impression que lui firent les horreurs du choléra, à Varna : « La nuit, dit-il, quand je m’endormais sous la tente ou quand je venais à me réveiller, tout à coup, il y avait un bruit que j’entendais sans cesse : c’était celui des lourds chariots s’acheminant vers le cimetière ; le jour était consacré aux convois isolés ; les convois qui portaient à la terre des hécatombes étaient réservés pour la nuit. Je connaissais le cimetière voisin ; plus d’une triste cérémonie m’y avait appelé. Quand j’entendais, dans les ténèbres, le bruit de ces chars funéraires, je me rappelais ces longues files de fosses creusées la veille pour les morts du lendemain. Eh bien, je crois pouvoir le dire : j’ai rarement goûté de plus paisibles sommeils qu’au bord de ce chemin, dans mon bivac de la mer Noire. La mort n’est vraiment horrible que de loin et quand à de longs intervalles on dirige vers elle un regard furtif, mais quand notre destinée nous pousse à elle franchement, quand on en vient en quelque sorte à dormir sur son sein, on lui trouve une douceur de nourrice. » — Telle est la mort que Watts a peinte [1]. Il l’a placée sur un trône fait de ruines, entre deux anges colossaux, debout, qui penchent la tête et semblent près de céder au sommeil. Au pied de ce trône, chacun vient tour à tour s’incliner et s’offrir. Cela s’appelle la

  1. Il a dit lui-même : The kind nurse who comes to put the children to bed.