Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 126.djvu/117

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Cour de la Mort. Etranges courtisans que ceux-ci, qui apportent tout ce qu’ils possèdent, en échange d’un peu de repos ! Le roi dépose sa couronne comme on se débarrasserait d’un talisman qui vous aurait donné le triste privilège de mieux voir la bassesse des hommes. Le chevalier dépose son épée, car les monstres qu’on tue renaissent toujours. Un infirme se traîne avec sa béquille qu’il laissera en ex-voto à la Reine libératrice de toutes les souffrances. Une jeune fille s’appuie affectueusement et s’endort dans les plis de la robe de la Déesse. On pense au Tod als Freund de la vieille gravure allemande ; on croit entendre la mélodie des guitares qui accueillent, au Chili, la mort d’un enfant. Enfin, si l’on regarde dans les larges mains de la Mort, on y voit un tout petit être, un nouveau-né qu’elle semble bercer et surveiller pour une éclosion nouvelle… Toutes ces figures sont graves ; aucune n’est effrayée ; l’une, celle de la jeune fille, semble heureuse. Ceux qui croient à la vie, qui en espèrent encore quelque chose, qui ne veulent pas partir avant d’avoir accompli une tache qu’ils croient utile, ou goûté un plaisir qu’ils croient différent, ne figurent point parmi les courtisans de ce Versailles éternel. Mais ceux qui ont senti les espérances sur lesquelles ils s’appuyaient, comme sur du fer, se briser comme des roseaux, les affections qu’ils croyaient infinies parvenir à leurs limites, ceux qui ont touché du pied les collines qui leur paraissaient si belles quand elles étaient lointaines et ont trouvé qu’elles n’étaient qu’un peu de terre, comme la plaine d’où ils étaient partis, ceux-là se rassemblent autour de la Reine, et pas un geste ne montre qu’ils soient venus à regret. Voilà ce qui donne sa signification, sa tristesse indicible, à ce grand tableau, à cette toile énorme, à peine ébauchée, encore à demi nue et sans couleurs ! Si Watts n’avait montré parmi les courtisans de la Mort que les misérables, que les infirmes, que les parias, que ceux qu’on voit chez Ary Scheffer tendant vers le Christ consolateur leurs mains chargées de chaînes, ou bien ces boiteux, ces culs-de-jatte, ces lépreux, qu’on aperçoit au Campo Santo de Pise implorant la Faucheuse qui passe, il n’aurait point produit une impression si neuve, ni si douloureuse. Qu’y a-t-il de si triste à voir des prisonniers acclamer la délivrance ? Mais qu’un roi dans toute sa puissance, qu’un chevalier dans toute sa jeunesse, que les heureux de ce monde et que les triomphans, se résignent à quitter ce triomphe et à laisser ce bonheur, voilà la plus triste des choses humaines, parce que c’est celle qui montre le mieux l’envers des choses humaines. Tant que la vie nous refuse ce qu’on croit qu’elle possède, il n’est pas d’incurable tristesse : on gémit, on se plaint, mais on résiste, car on croit ou l’on peut croire que