Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 126.djvu/122

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comme un enfant riche, qui fait des constructions avec des pièces en carton-pâte, ou un Louis XVI qui se délasse du pouvoir en menuisant, que comme un apprenti, attentif à la besogne. Parfois ce jeu amenait de terribles rencontres : l’enfant se blessait les mains, comme chez M. Millais, ou bien, en s’amusant, il fabriquait avec deux morceaux de bois l’instrument de son futur supplice. Mais jamais, ou presque jamais, le Christ n’avait été représenté en ouvrier, à trente ans, maniant la scie et la tarière pour gagner sa vie, dans la poussière et la chaleur étouffante d’une échoppe. Voilà ce qu’Holman Hunt a peint. Son Christ presque nu, les reins ceints d’une ceinture orientale, sur laquelle retombe sa tunique rabattue, a été longtemps courbé sur sa scie. Il se redresse de toute sa hauteur, en aspirant à pleins poumons l’air du soir et en étirant les bras pour se délasser. La lumière, qui le frappe en pleine poitrine, renvoie son ombre se profiler derrière lui sur le mur blanc, où, à hauteur de sa tête, sont suspendus des outils, en ligne, sur une planchette horizontale. En sorte que cette ombre d’un corps nu, les bras dressés, allant s’appliquer justement à une barre transversale qui fait, elle aussi, tache sur le mur, donne exactement l’idée d’un homme pendu à une croix. Si l’on regarde de plus près, l’allusion se précise, car des vis et des limes sont placées à l’endroit du mur où se reflètent les poings. Une scie s’élève en trophée au-dessus de la tête. Un bout d’outil courbe enlace le crâne, comme une couronne. Des éraflures du mur coulent le long de l’ombre comme des gouttes de sang. Entre le Christ et son ombre, la Vierge, vêtue à l’orientale, un genou en terre, nous tournant le dos, ouvre un coffre précieux où, jadis, elle a serré les présens des rois Mages : la couronne de Gaspar, l’encensoir de Melchior, et la myrrhe de Balthasar. Mais voici que sur la paroi, elle a vu l’ombre prophétique, et tout son corps renversé, tassé, atterré, cric son émoi… Ce n’est rien. Dans un instant, les bras du Galiléen vont retomber et reprendre leur besogne, le coffre se refermer sur le passé ; le soleil déclinant aura déplacé toutes les ombres et, dans la tranquille échoppe de Nazareth, on n’entendra plus que le grincement de la scie finissant de diviser cette planche menuisée par un Dieu. Mais peut-être dans les yeux de la mère y aura-t-il une larme, et cette apparition furtive sera-t-elle une de ces choses dont l’Evangile nous dit « qu’elle les gardait toutes dans son cœur. »

Ceci est un tableau nettement réaliste. Certes, il y a là une rencontre d’ombre portée qui s’adapte miraculeusement à la pensée intime, mais qui est, ou qui peut être rigoureusement exacte. Sur ce point, on chercherait vainement à prendre le peintre en