Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 126.djvu/130

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paroles : « Ecoutez ! voici que je me tiens à la porte et que je frappe ! » et les fit suivre d’une minutieuse description du tableau : La Lumière du Monde. Rien du symbolisme de Hunt ne lui avait échappé, et chacune de ses paroles était écoutée sans qu’un souffle interrompît le silence de la foule… Le vieux Scott, quoique nullement croyant lui-même, resta ému de cette scène et la décrivit aussitôt au peintre. — Pour l’homme qu’est Holman Hunt, voilà la récompense. Savoir que l’œuvre où l’on a mis de son temps, de sa force et de sa pensée, de sa vie, en un mot, n’a pas seulement procuré vingt-cinq mille francs de rente au spéculateur qui l’a achetée, mais a aussi pénétré les âmes assez pour que, trente ans plus tard, les bergers du Ayrshire en aient emporté un souvenir et un réconfort ; sentir que la figure qu’on a créée n’est pas restée un objet de luxe, sous une vitrine, à l’usage d’un riche, avec défense d’y toucher, mais a passé dans la vie même de la partie la plus humble de la nation ; — voilà qui vaut toutes les gloires du monde et peut-être les surpasse toutes. Puis Holman Hunt est heureux, parce qu’il a consciencieusement mis ses croyances à l’épreuve du doute et qu’elles ont résisté. Il a fait comme la Dame de Shalott : il a regardé vers Camelot, mais il ne lui est pas arrivé la même terrible aventure. Rien ne s’est déchiré des toiles qu’il peint avec amour, pas plus que ne s’est brisé le miroir où se reflète pour lui le monde. Et depuis qu’il a regardé vers le château défendu, vers la négation de toutes ses croyances, de toutes ses espérances et de toutes ses tendresses, il travaille avec plus de force encore, avec le sourire de ceux très rares qui ont voulu voir de près ce qu’ils ont aimé et qui ont aimé ce qu’ils ont vu.


III. — L’ART ACADÉMIQUE. — SIR FREDERICK LEIGHTON

Sir Frederick Leighton est officiellement le représentant de la peinture anglaise devant le continent, et, en réalité, le représentant de la peinture continentale en Angleterre. Nul parmi les maîtres d’outre-Manche n’est plus considérable, ni moins spécialement anglais. Président de la Royal Academy, décorateur du musée national de Kensington, directeur des écoles officielles, orateur des distributions de récompenses, cet Anglais de race apparaît, à première vue, dans ses grandes œuvres, comme un second Overbeck, et dans ses tableaux de chevalet, comme un premier M. Bouguereau. Il a visité tous les pays, fréquenté toutes les écoles, appris toutes les langues, reproduit tous les styles, essayé de presque tous les arts. A l’âge où nos futurs artistes enrichissent encore de caricatures leurs manuels de baccalauréat, il