Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 126.djvu/129

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La dame de Shalott ; — Et, passant à travers son clair miroir, — Qui pend devant elle toute l’année, — Des reflets du monde apparaissent. — C’est là qu’elle voit la route qui va — En serpentant vers Camelot ; — Là, les remous de la rivière tourbillonnent ; — là, les rustres du village avec leurs mines heureuses, — Là, les manteaux rouges des filles qui vont au marché, — passent devant Shalott. » La dame n’a pas d’amant, et tout son bonheur est de tisser sur sa tapisserie ce qu’elle voit se refléter dans son miroir. Mais voici qu’un jour passe un beau cavalier, Lancelot, qui chante : Tirra lira ! La recluse ne peut plus y tenir : « Elle laisse la tapisserie, elle laisse le métier, — Elle fait trois pas à travers la chambre : — Elle vit alors les nénuphars s’épanouir, — Elle vit le haume et la plume ; — Et elle regarda vers Camelot. — La toile s’envola et flotta dans l’espace, — Le miroir se fendit d’un bout à l’autre. — La malédiction est sur moi ! — s’écria la dame de Shalott… » Puis le poème raconte sa mort lamentable dans une barque qui va, à la dérive, jusque sous les murs de Camelot.

Telle est la dernière œuvre à laquelle Holman Hunt donne son cœur. En face, le Triomphe des Innocens, puis, çà et là, des études faites à Jérusalem, à Bethléem. La carrière commencée là-bas, sous l’ombre fine des oliviers séculaires, s’achève ici, à une demi-heure de Londres, dans une maison bâtie par le peintre, parmi les vieux amis, les admirateurs de Keats et du roi Arthur. Entre la Légende et la Foi, entre la Dame de Shalott et Notre-Dame, le vieil artiste travaille heureux, car il tient les deux grands désirs de sa vie comme accomplis : le pré-raphaélisme est vainqueur, et le Christ est ressuscité. Il n’attend rien de plus, ni le baronetage, ni l’élection à la Royal Academy. Il ne donne pas de somptueuses réceptions, comme les peintres à la mode, ni ne voit s’arrêter à sa porte les brillans équipages de Piccadilly. Il a d’autres et de plus profondes joies. Il y a quelques années, il reçut une lettre de son vieil ami William Bell Scott lui disant que dans la paroisse éloignée du Ayrshire, en Ecosse, où il habitait, il a entendu parler d’un tableau du maître dans des circonstances bien curieuses. Dans ce pays-là, le pasteur fait un sermon annuel en plein air, au milieu même du cimetière, entourant les ruines de l’ancienne église. Un des villageois apporte quelques chaises pour les personnages de marque, et les autres, — vieux fermiers ou bergers, avec leurs chiens et leurs fillettes endimanchées, — s’assoient ou se tiennent, par groupes, dans l’herbe ou sur les tombes. C’était le soir, et le soleil descendant derrière les collines d’Arran, jetait sa chaude lueur sur les vieux murs ruinés qui servaient de fond à la tête nue du pasteur. Celui-ci prit comme texte ces