Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 126.djvu/20

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Nivernais à l’Œil-de-Bœuf ; mais c’est une forme du courage supposant plus de force que de cœur et qui doit causer autant d’étonnement que d’admiration. Tel nous allons le revoir dans la mission (si grave en un moment critique) qu’il était chargé de remplir : occupé avant tout d’en sauver les dehors, se contentant de plaire pour se consoler d’avoir perdu sa cause, et plus sensible à son succès personnel qu’à l’affront fait à son pays. Il est vrai qu’il pourra dire qu’entre gens de bonne compagnie, quand on a joué et perdu, il est de mauvais goût de laisser voir son dépit, et que, si même battu il veut paraître content, c’est pour rester beau joueur jusqu’au bout.

L’épreuve commença dès le premier jour : car, à peine débarqué, Nivernais fut salué par la nouvelle déjà répandue des négociations en cours avec l’Angleterre (dont à la vérité les termes n’étaient pas connus) et de l’arrivée prochaine d’un ministre anglais. « On me dit, écrivait-il, que je dois le regarder comme venu. »

La première audience royale devait donc être assez contrainte, aucun des deux interlocuteurs ne pouvant se soucier d’aborder le sujet délicat. Aussi, après les complimens échangés au nom des deux souverains (auxquels Nivernais joignit ceux de Mme de Pompadour, que le roi accueillit cette fois de très bonne grâce), l’embarras aurait commencé, si Frédéric n’y avait coupé court en prenant le parti de détourner pour ce jour-là la conversation. « Vous savez, dit-il, que l’Angleterre m’a fait des propositions d’alliance : je vous en ai fait avertir ; mais depuis cet avertissement on m’a fort pressé de ce côté : je vous communiquerai tout cela une autre fois. » Et il ajouta, dit Nivernais, qu’il n’y avait rien qui répugnât aux engagemens qu’il a envers nous et qu’il ne pût montrer hautement. Il porta alors l’entretien sur la situation générale, et me garda, continue l’ambassadeur, cinq grands quarts d’heure, et pendant tout ce temps me fit parler et parla beaucoup. J’eus un grand plaisir à l’entendre, et il s’exprima avec toute l’éloquence, tout l’esprit et toute la sagesse imaginables. »

Nivernais, non plus, ne manqua pas l’occasion de faire preuve d’esprit, car, quelques doutes lui ayant été exprimés sur la légitimité des prétentions de la France en Amérique, « je lui demandai la liberté de l’assurer avec une franchise qui ne se démentirait jamais que son procès avec la maison d’Autriche sur la Silésie, à la mort de Charles VI, était infiniment moins clair que n’était le nôtre sur l’Amérique septentrionale ; qu’il avait gagné le sien et que nous gagnerions le nôtre. » Là-dessus la séance fut levée, et le duc sortit plus troublé peut-être qu’il ne voulait paraître, mais exprimant tout haut et avec une sorte d’effusion son contentement.