Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 126.djvu/26

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belliqueuse de l’Angleterre et à laquelle il n’était pas probable que la France fût maintenant d’humeur à se prêter ; sur ce point encore pourtant une réponse devait être attendue. Enfin, si le séjour de Berlin était gênant, le départ aurait eu aussi ses inconvéniens. Un retour précipité, en constatant la rapidité de l’échec, l’aurait rendu plus éclatant : c’était convenir qu’on avait été dupe et qu’on était joué. Nivernais ne désespérait pas de trouver quelque moyen d’atténuer, soit pour sa cour, soit pour lui-même, l’amertume du déplaisir et de ne pas revenir absolument les mains vides. Il prenait donc le parti de tarder jusqu’à la venue des ordres qu’il sollicitait, sauf à s’en tirer en attendant (suivant son expression) le mieux qu’il pourrait, c’est-à-dire avec la bonne grâce qu’il savait mettre en toute chose.


II

Comme on peut bien le supposer, ce ne furent pas les dépêches de Nivernais qui apportèrent à Paris la nouvelle de l’acte qui privait la France de son meilleur et en réalité de son seul allié. Dès le lendemain de la signature de la convention, les gazettes de Londres prenaient les devans, et cette manière d’être informé par la voie publique n’était pas, de tous les procédés dont d’anciens amis pouvaient avoir à se plaindre, le moins désobligeant. — « On peut juger, écrivait Knyphausen le 26 janvier, de la surprise et de la consternation qui rognent ici ; » et ce diplomate était d’autant mieux en mesure de bien dépeindre ; ce trouble général, qu’il n’était pas lui-même dans un état d’esprit beaucoup plus calme. Averti plusieurs jours auparavant du coup qui se préparait, effrayé de l’explosion de colère qu’il prévoyait et dont il devait être le premier à recevoir la décharge, il avait vainement supplié son maître de surseoir à l’exécution. Il lui demandait s’il ne pourrait pas substituer à sa transaction particulière avec l’Angleterre une offre faite aux deux puissances belligérantes d’assurer de concert, et par une stipulation commune, la neutralité du territoire germanique. Mais cette proposition, dans le fond assez sensée, n’étant pas arrivée à temps pour être accueillie, il fallut bien qu’il se décidât à aller affronter le premier assaut. Il fut heureux pour lui d’avoir affaire à un ministre tel que Rouillé, qui, n’étant pas sûr de lui-même, ne savait jamais prendre un langage conforme à la dignité de sa situation. Devant un acte dont la loyauté était pour le moins très douteuse, il y avait deux attitudes à adopter : une indifférence hautaine ou une juste irritation. Rouillé, craignant de pousser tout de suite à une extrémité irréparable, crut plus à propos de prendre le ton de l’affection blessée. Affectant de