Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 126.djvu/27

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s’abstenir de tout jugement sur le fond de la convention jusqu’au moment où il en connaîtrai ! les termes, — « ne voulant pas, dit Knyphausen, soupçonner Votre Majesté d’avoir pris des engagemens contraires à la religion des traités qui la liaient à Sa Majesté Très Chrétienne, la croyant trop sage pour être entrée dans une ligue qui pût seulement être implicitement contraire aux intérêts de la France, il me laissait à considérer combien il avait été douloureux pour Sa Majesté Très Chrétienne d’apprendre la conclusion d’un pareil traité dans le même instant qu’elle avait choisi pour offrir à Votre Majesté les gages les plus précieux de son amitié et pour lui renouveler par une ambassade solennelle les sentimens de la confiance la plus tendre et la plus véritable ; que Votre Majesté, à qui cette démarche avait été annoncée il y a plusieurs mois, aurait au moins pu épargner cette mortification à la gloire du roi et empêcher qu’un citoyen illustre, qui s’était particulièrement signalé par son attachement pour elle, ne servît en cette occasion de trophée aux ennemis de la France. » — Puis, toujours en ayant soin de suspendre son appréciation jusqu’à ce qu’on lui eût donné une connaissance plus exacte, l’incapable ministre se livra pourtant ce jour-là et dans quelques entretiens qui suivirent à une discussion anticipée qui n’était que la reproduction très affaiblie des argumens présentés par Nivernais avec plus d’art et de force [1].

Le ton larmoyant n’était pas propre à faire effet sur un esprit et un caractère qui ne se piquaient d’aucun genre de sensibilité. Une repartie piquante de Nivernais avait pu être à craindre : les adjurations plaintives de Rouillé ne pouvaient que faire sourire. Aussi quand on rencontre à cette même date, dans la suite des lettres royales, une note ainsi conçue : Réponse opposée par maître Rouillé à la justification de la conduite de maître Frédéric, on croit lire l’expression moqueuse peinte sur le visage de celui qui tenait la plume. Et c’est en effet, en reprenant l’allure provocante qui lui était naturelle que Frédéric chargea Knyphausen de relever les observations de Rouillé. Les argumens qu’il lui donna à développer ne diffèrent pas dans le fond de ceux qu’il avait présentés lui-même dans ses entretiens avec Nivernais et n’étaient pas beaucoup plus convaincans. Mais on leur donnant une forme non plus défensive, mais agressive, et en changeant l’intonation, il en altérait absolument le caractère. Les motifs de sentiment et de susceptibilité étaient surtout traités avec une hauteur dédaigneuse. Il était étrange, en vérité, quand on avait supporté avec une humeur si endurante les insolences de

  1. Knyphausen à Frédéric. 21, 23, 26, 30 janvier. — Pol. Cor., t. XII, p. 70, 71. 93.