Page:Revue des Deux Mondes - 1894 - tome 126.djvu/86

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


morbide chez les esprits maladifs, portés à l’extravagance.

Le luxe est condamnable quand il emprisonne l’homme dans les superfluités matérielles et ne lui laisse aucun goût aux joies délicates et aux plaisirs intellectuels, quand il sacrifie les besoins essentiels à des jouissances conventionnelles. Encore, même à ce point de vue, la distinction est-elle difficile à établir avec netteté dans la pratique. Si celui qui boit plus d’eau-de-vie que de vin et qui consomme plus en tabac qu’en viande peut être considéré comme sacrifiant les nécessités aux superfluités, on ne peut dire que les gens qui s’infligent des privations sur leur nourriture afin d’avoir des vêtemens décens pèchent toujours contre le bon sens : outre que c’est un hommage rendu à l’idéal, ce peut être là une appréciation très juste des convenances de la vie et des moyens de sauvegarder ou de gagner une position.

On a parfois divisé en trois périodes l’évolution du luxe : le luxe des temps primitifs, aussi bien des sociétés patriarcales, qu’a fort bien décrites Adam Smith, que de celles du commencement du moyen âge ; le luxe des peuples florissans et prospères, qui est celui des temps modernes ; en dernier lieu, le luxe des peuples en décadence, les anciens Romains, les Orientaux. Il faudrait comprendre dans la même catégorie le luxe des classes sociales en décadence, comme de certains milieux aristocratiques ou de fils dégénérés de la riche bourgeoisie.

Le luxe des temps primitifs est très simple ; il consiste surtout dans le groupement autour de l’homme riche, qui est en même temps généralement un homme de haute naissance, d’un très grand nombre de serviteurs entretenus par lui, et dans la pratique très large de l’hospitalité. Chez les peuples patriarcaux, il y a une assez grande ressemblance de vie matérielle en général entre les hommes de diverses situations. La nourriture, les vêtemens, l’ameublement même, diffèrent peu.

L’homme riche nourrit de nombreux domestiques, une clientèle étendue ; il a table ouverte. Ce train d’existence, à la fois très large et très simple, lui donne un caractère d’affabilité, de bienveillance, de générosité.

Les objets de luxe proprement dits sont alors très limités. Quelques vêtemens lins, mais surtout de très belles armes, de très beaux chevaux, de très riches harnachemens. Sous son apparence débonnaire et familière, ce luxe patriarcal a de très grands inconvéniens qui se retrouvent beaucoup moins dans le luxe moderne : il crée et maintient des légions de parasites et de fainéans. Tout ce monde de serviteurs et de cliens ne travaille guère et est entretenu, sans services correspondans, par le travail d’autrui.

En Orient, ce luxe est très répandu, aux Indes toute