Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/111

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conservons chacun notre chapeau. Mais la glace est rompue. Elle se brise entièrement quand j’ai accepté un œuf dur, car il y a peu de buffets, sur cette longue ligne. On trouve seulement, çà et là, aux stations, des marchands qui vendent un verre d’eau glacée, colorée et parfumée avec un doigt de liqueur d’anis, ou légèrement sucrée avec une de ces petites meringues, qui fondent instantanément, et qu’on nomme azucarillo. L’officier, comme mes autres voisins, a emporté son déjeuner. Quand il l’a terminé. en buvant un gobelet de cette délicieuse licor de Ojen, qui ne franchit guère nos frontières, et qu’il a proposée, d’ailleurs, à tout le wagon, pour répondre à de multiples propositions de poulet froid et de jambon, il est d’humeur causante. Ses traits durs, un peu lourds, se sont détendus, Je vois l’homme tel qu’il doit être dans sa famille ou parmi ses camarades : très franc, de jugement sain, assez drôle et peu rieur, vite emballé, bon homme au fond. Il se plaint qu’on n’augmente pas assez les forces militaires de l’Espagne.

— Nous devrions avoir une forte marine, pour appuyer notre politique extérieure. Car nous avons des ambitions, et vous devinez lesquelles, mais nous n’avons pas assez de navires pour les appuyer. Quant à l’armée de terre, elle a trois rôles à jouer, chez nous : donner aux autres nations une idée suffisante de notre puissance pour qu’on tienne compte de l’Espagne ; défendre le territoire en cas d’invasion ; réprimer les soulèvemens, soit ceux du midi républicain, soit ceux du nord carliste, soit ceux que des causes occasionnelles, — la misère par exemple, — peuvent susciter. Eh bien ! je crois que nous n’avons rien à redouter de l’étranger. On sait la belle contenance que fait l’Espagne en pareil cas. Mais, si nous avions une guerre intérieure, toujours possible, malgré l’apaisement actuel, je dis que nos postes ne sont pas assez nombreux, et que nos contingens ne sont pas assez forts.

Je ne pouvais rien répondre sur ce point. Je demandai :

— Vous avez des soldats de toutes les provinces, dans les mêmes régimens. Comment se comportent-ils les uns vis-à-vis des autres, et quelle est leur valeur militaire ?

— Vous n’ignorez pas que les Espagnols possèdent deux des qualités de premier ordre qui font le bon soldat : ils sont sobres, et ils sont résistans à la fatigue. Cela est vrai des Espagnols de toutes les classes sociales et de toutes les provinces. Nos soldats supportent donc, sans se plaindre, les plus longues marches, la chaleur, le froid, les irrégularités même de l’intendance, et peu importe la nationalité : qu’ils soient Andalous ou Navarrais, Galiciens ou Aragonais. Tous ont cette vigueur de tempérament, de