Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/124

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Tourguéneff ; les Salons célèbres, de Sophie Gay ; un livre de l’Italien Lombroso, les Souvenirs de Wagner, et une mince brochure, la seule espagnole, du marquis de Molins. Rien que des nouveautés, comme vous voyez.

Un peu plus loin, je lis, à la porte d’un hôtel des Postes, que les employés se tiennent à la disposition du public de 8 heures à 10 heures du matin, et de 6 heures 30 à 8 heures 30 du soir. J’ai quelques lettres à retirer, mais je repasserai à 6 heures 30. On est toujours supposé avoir le temps d’attendre ou de.revenir, dans ce cher pays d’Espagne.

Enfin, mon compagnon de voyage me permet de compléter l’épreuve. Il veut acheter un traité publié par un professeur de l’Université de Salamanque. Deux libraires, auxquels nous avons fait la demande, ont répondu qu’ils ne possédaient pas le volume. Aucune proposition, bien entendu, de s’informer, de se procurer l’ouvrage et de nous le remettre. Nous nous décidons à un voyage de découverte : nous cherchons l’éditeur. Il habite loin, dans une rue où le soleil n’est pas troublé par l’ombre des passans. Voici la porte indiquée. Elle est ouverte. Nous entrons : un grand couloir, de grands ateliers d’imprimerie, d’où ne sort aucun autre bruit que celui des papillons enfermés, battant de l’aile contre les vitres. Une servante accourt : « Que voulez-vous ? — M. l’éditeur. — Il n’est pas là. — Quand rentrera-t-il ? — On ne peut pas savoir. Revenez dans une demi-heure. » La demi-heure passée, nous trouvons, non pas l’éditeur, non pas sa servante, mais sa femme, en train d’endormir un enfant, sur le seuil de l’atelier vide. « Il n’est pas rentré. Je pense qu’il rentrera avant la nuit. Repassez ce soir. » La troisième tentative est couronnée de succès. L’éditeur est chez lui. Quand nous pénétrons dans son bureau, il a l’air étonné d’un homme pour qui ce n’est pas là un événement ordinaire. La chaleur a été grande. Nous le troublons dans la songerie lasse qui suit les journées chaudes. « Vous avez édité tel volume, n’est-ce pas, monsieur ? » Il passe une main sur son front : « Peut-être bien. — Combien vaut-il ? — Je ne me souviens pas ; il faut que je regarde au dos. Ça doit y être. » Je me demande comment il eût fait, si le prix n’avait pas été marqué. Quand nous nous retirons, nous semblons le délivrer d’une visite légèrement importune. Et il a dû reprendre son somme, au-dessus de son imprimerie muette, dans le rayon d’or qui venait par la fenêtre, et qui repose les hommes du souci des affaires.

Non, Salamanque n’est pas commerçante. Comme beaucoup d’autres dans la vieille Espagne, ses habitans ignorent ce que c’est qu’être marchand. Ils vendent quelque chose, pour vivre, mais ça ne les intéresse pas. Si le client n’est pas content de leur