Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/128

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D’ordinaire, les bacheliers ni les licenciés ne troublent donc plus le sommeil des bourgeois. Quand le soir tombe, la ville s’assoupit rapidement. Sauf aux environs de la Plaza Mayor, où la foule se promène, écoutant la musique municipale, les rues deviennent silencieuses. Elles prennent un aspect de décor romantique. J’ai passé longtemps, ce soir, à contempler une place bordée de vieux logis sur arcades, vivement illuminés par une lampe électrique invisible, et qui semblaient, dans l’encadrement de la voûte sombre où je m’abritais, la scène déserte d’un théâtre au lever du rideau. J’ai continué ma route, et la cathédrale s’enlevait sur le ciel profond, tendue, à la hauteur où commencent les tours, de deux draperies de guipure superposées, dont la première était la balustrade de pierre blonde, et la seconde, un peu grise et argentée, l’ombre de ces mêmes pierres allongée sur les toits. Et les heures sonnaient aux cloches fêlées de toutes les paroisses. Elles s’envolaient dans l’air très pur, et avant que le crieur de nuit n’eût commencé sa tournée, elles disaient déjà à leur manière : Sereno ! screno ! sérénité du temps, sérénité des pauvres endormis après le travail, et des routes dont la poussière repose enfin sous la lune. Elles se disaient cela, l’une à l’autre, et leurs voix s’en allaient bien loin dans la campagne, à travers les grands espaces où les feuilles n’arrêtent pas le bruit.

Alors, je la retrouvais, la Salamanque du XVIe siècle, je la repeuplais de ses dix mille étudians ; je les entendais répéter, drapés dans leurs manteaux : « Paris, Salamanque, Oxford, Bologne, les quatre reines de la science » ; je songeais aux vieux docteurs traducteurs d’Averroès, pâlis sur les textes arabes ; à ceux dont le monde connaissait jadis les noms, et qui travaillaient, dans le calme d’une nuit pareille, à la grande théologie en dix volumes in-folio que peu de mains ont feuilletés de nos jours ; je revoyais la silhouette voûtée d’un moine à barbe blanche, qui pouvait dire, presque seul dans la grande ville, à l’heure où monte dans l’esprit le souvenir du jour fini, et du passé lointain : « J’étais de ce conseil, tenu au siècle dernier, dans le couvent de Saint-Dominique ; j’y entendis parler Don Christophe, le découvreur de l’Amérique, et, pour la joie de ma vie, je fus de ceux qui l’encouragèrent à partir sur les caravelles. »


RENE BAZIN.