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Linguet et le procès du chevalier de la Barre


Il y a des livres dont l’histoire ne sauve que le titre, et des hommes dont elle ne retient que le nom. Ainsi le nom de Linguet est resté dans les mémoires ; mais qui se souvient aujourd’hui que ce Linguet a rempli l’Europe du tapage de sa parole, de ses écrits et de ses aventures ? que Voltaire a traité avec lui de puissance à puissance ? qu’il a tenu en échec les ministres, le Parlement, l’Ordre des avocats, l’Académie française, le clan économiste, et tout l’état-major de la philosophie ?

Qui se souvient même que Linguet a joué un rôle considérable dans la tragique affaire du crucifix d’Abbeville ? La postérité ne connaît dans cette cause célèbre qu’un avocat, Voltaire ; et ses protestations éloquentes : la Relation de la mort du chevalier de La Barre et le Cri du sang innocent, sont les seuls plaidoyers dont on ait gardé le souvenir. Et cependant Linguet, — Voltaire l’a reconnu [1], — a montré dans la défense des accusés d’Abbeville un remarquable courage. Il a été leur avocat et ce procès terrible a été sa première grande affaire. C’est en cherchant à préciser son rôle que nous avons trouvé des élémens nouveaux, des documens que ni Linguet ni Voltaire n’ont connus, et qui nous permettent de présenter sous un aspect inédit ce procès qui semblait rebattu.

  1. « Linguet, écrivait Voltaire à Condorcet en 1774, avait pris généreusement la défense des accusés d’Abbeville. Car si ce Linguet a d’ailleurs de très grands torts, il faut avouer aussi qu’il a fait quelques bons ouvrages et quelques belles actions. »