Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/161

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à la plus exacte vérité, c’est celui qui en sollicite la suppression qui mérite d’être traité comme un calomniateur… S’il se croit insulté, les voies régulières lui sont ouvertes, il peut rendre sa plainte et courir, s’il l’ose, les risques d’une discussion judiciaire, qui, après tout, aura toujours lieu tôt ou tard. Nous l’attendons de pied ferme ; nous sommes prêts à prouver avec la plus éclatante authenticité tout ce que nous avons avancé ; mais s’en tenir comme il le fait à une dénonciation clandestine, chercher à surprendre un arrêt sur requête dont il se flatte de tirer aux yeux du public autant de fruit que d’un arrêt contradictoire, c’est aggraver encore les torts dont on le charge. C’est combler la mesure des reproches terribles que les parties s’apprêtent à lui faire, et avertir la justice de veiller sur ses moindres démarches avec plus de scrupule que jamais. »

Cette lettre eut un effet souverain. On en surprend la preuve dans les papiers de M. Joly de Fleury. Le parquet avait eu la faiblesse d’écouter un instant les plaintes de Duval, et le substitut Boullenois avait préparé des conclusions [1] dont nous possédons la minute : « donnant acte à Duval de Soicourt du désaveu de Moisnel, et n’empêchant que le Mémoire soit supprimé comme calomnieux, le désaveu de Moisnel devant rester annexé à la procédure. » Ces conclusions se trouvent précéder en date, et dans la liasse, la lettre de Linguet. D’elles, après cette lettre, il ne fut plus question. En vain Duval, à la date du 29 août, suppliait encore le procureur général de « requérir lui-même la suppression du Mémoire de Linguet. » Il lui fallait cela, osait-il dire « pour qu’il pût rester juge de Moisnel. » La lettre est d’ailleurs d’un homme démonté. Il supplie M. Joly de Fleury de « lui donner les moyens pour se retirer du pas qu’il a fait » et pour que « cette malheureuse affaire ne soit pas remuée davantage. » Il raconte très humblement « qu’il a rencontré M. Linguet au Palais de justice, qu’il l’a abordé, qu’il a écouté ses reproches et qu’il lui a fait ses réponses… »

Le procureur général comprit qu’il fallait en finir. Il exigea du lieutenant criminel une déclaration de déport, qui se trouve au dossier du parquet, à la date du 3 septembre, et qui est ainsi conçue : « Déclarons, dit Duval, nous déporter du jugement des sieurs Douville, de Saveuse et Moisnel, à raison de la dénonciation que nous avons faite du Mémoire de M. Linguet… etc. » Le 10 septembre, les trois jeunes gens furent enfin absous par Lefebvre de Villers, l’un des trois juges ayant participé à la

  1. Duval avait tenté d’obtenir par M. de Maupeou la suppression du Mémoire, et s’était fait donner pour rapporteur le conseiller Titon, un des juges de de La Barre.