Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/216

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Plus de cent mille malheureux abandonnèrent leurs maisons pour se réfugier dans des fourrés empestés, préférant la famine, la fièvre et les retraites des tigres à la tyrannie de l’homme auquel un gouvernement anglais et chrétien avait, pour l’amour d’un gain honteux, vendu leurs richesses, leur sang, l’honneur de leurs femmes et de leurs filles. » — C’est une suprême injustice, s’écrie le colonel, que de rendre Hastings responsable des cruautés de Sujah-Dowlah ! — On est toujours responsable des atrocités commises par un brigand avec lequel on a conclu un marché, et à qui on a donné carte blanche. Les villages étaient en feu, les enfans étaient massacrés, les femmes étaient déshonorées, et Hastings laissa faire. C’était sa méthode ordinaire en pareil cas : il fermait les yeux et se lavait les mains. C’est de quoi s’indigne Macaulay, et M. Malleson s’indigne de son indignation. Cela prouve que chacun a sa façon de sentir et de se fâcher.

La situation de Hastings, devenu gouverneur général, n’était pas toujours commode. En vertu de l’Acte régulateur, que lord North avait fait voter, on lui avait adjoint un conseil sans l’aveu duquel il ne pouvait rien faire. Tout se décidait à la majorité des voix, et sur quatre conseillers, trois étaient d’implacables adversaires, qui s’appliquaient à le contrecarrer, à traverser toutes ses mesures, à saper son autorité, à lui enlever toute part dans la nomination aux postes importans, a l’abreuver de dégoûts. Il fut quelque temps en danger de perdre tout son crédit, les indigènes commençaient à le regarder comme un homme mortellement atteint, qui n’était plus à ménager. Il ressemblait, selon l’expression de Macaulay, à un vautour blessé, qu’une nuée de corbeaux assaille à grands coups de bec. Mais il n’était pas homme à s’abandonner. Comme l’a remarqué M. Malleson lui-même, sa méthode était de se défendre en attaquant. Outre le conseil de gouvernement, l’Acte régulateur avait institué à Calcutta une cour suprême de justice, composée d’un juge principal et de ses deux assesseurs. Le juge principal était sir Elie Impey, vieille connaissance de Hastings, et qui était entièrement à sa dévotion. Hastings se servit de la cour suprême pour avoir raison de ses ennemis du conseil. Il avait quelque temps enduré les insultes avec une longanimité exemplaire ; sa patience était à bout. Il avait résolu de faire un exemple, de frapper un grand coup, de donner à ses adversaires une de ces leçons qu’on n’oublie pas. Il entendait prouver à tout le monde que le vautour n’était pas à la merci des corbeaux.

Un brahmane, nommé Nuncomar, intrigant sans foi ni loi, avait eu l’imprudence de se mettre au service des ennemis du gouverneur général. Calcutta apprit avec étonnement qu’on l’avait arrêté pour fait de félonie et jeté dans la prison commune. On l’accusait d’avoir, six ans auparavant, commis un faux en écritures de commerce. La