Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/42

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suivante que je livre à vos méditations : « Lord Clarendon a déploré comme moi la conduite de l’ambassadeur de Sa Majesté britannique à Constantinople, mais il a ajouté, et cela pour la première fois, que la faute n’était pas entièrement de son côté, et que M. Benedetti faisait du sien tout ce qu’il pouvait pour aigrir les relations entre les deux ambassades. »

Ainsi lord Stratford dénonçait, à sa cour les procédés dont j’usais avec lui, si courtois qu’ils fussent ; je ne l’ai pas regretté. Ses imputations prouvaient, du moins, que je ne m’étais pas jeté dans ses bras, que je remplissais mon devoir sans me demander si je lui déplaisais, si dissemblables que fussent nos positions respectives, si grands que fussent les avantages qu’il avait sur moi qui n’exerçais que des fonctions intérimaires pendant qu’il occupait, depuis longtemps déjà, le poste éminent d’ambassadeur. Ses travers faisaient sa force : en raffermissant son influence à Constantinople, ils le grandissaient en Angleterre. C’est, en effet, grâce à l’audace de ses exigences, grâce à la rudesse de son tempérament qu’il avait conquis, sur les bords du Bosphore, une prépondérance qui lui était personnelle. On a vu des fonctionnaires disgraciés solliciter ostensiblement son intervention ; j’ai vu un ministre de la police révoqué, Khaïreddin-Pacha, se présenter, avec sa femme et sa fille, à l’ambassade d’Angleterre avec la confiance que le noble lord daignerait exiger de la Porte qu’il fût rétabli dans ses fonctions. Ces manifestations, comme tous les incidens que provoquait l’irascible ambassadeur, étaient publiées et commentées à sa louange par les journaux de Londres ; l’orgueil national en était flatté, et le sentiment public y applaudissait. Il s’imposait ainsi à son propre gouvernement, qui, le sachant défendu par la presse et soutenu dans le Parlement, n’osait le réduire à l’obéissance ou se passer de ses services.

Cet ambassadeur tout-puissant n’était pas plus indulgent pour les volontés qu’il avait domptées que pour celles qui revendiquaient leur part d’influence et d’initiative. On a vu avec quelle rigueur méprisante il avait, dans un banquet, apprécié publiquement la moralité des fonctionnaires ottomans. Dans une conférence avec les principaux membres du cabinet turc, que nous avions provoquée en vue de bâter l’expédition des affaires, constamment entravées par des usages surannés, par la double obligation de tout délibérer en conseil, de tout soumettre à la sanction du Sultan, il s’anima si fort, il fut tellement agressif pour tous nos interlocuteurs, sans eu excepter le grand-vizir, qu’il autorisa les plus violentes protestations ; on échangea des paroles amures, et je dus intervenir pour apaiser l’irritation qui éclatait de part et d’autre, Je cite cet incident, qui n’offre qu’un médiocre intérêt,