Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/472

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retrouve, qu’il se reconnaisse et qu’il rentre enfin en jouissance de son être. Car il se « dispersait » à vivre dans le monde. Il se partageait entre beaucoup de soins dont il n’était pas l’unique objet. Désormais rien ne vient plus le distraire et il peut goûter à loisir les délices d’une contemplation égoïste. En fait, ce qui a ramené Durtal vers la religion, c’est l’espoir de trouver dans la piété plus de contentement que dans l’indifférence, et c’est un mirage de bonheur : « Ah ! ce qu’ils sont heureux ! » s’exclame-t-il, en regardant ses frères les reclus. Il demande au christianisme la satisfaction immédiate de cet instinct du bonheur que la nature a mis en chacun de nous. Mais cela même est le contraire de l’idée chrétienne. La révolution qu’a faite le christianisme dans le monde moral consiste en ceci : qu’il a déplacé notre idéal, transporté hors de la vie l’objet lui-même de la vie, et réservé pour un paradis futur la réalisation de rêves qui ne sauraient ici-bas recevoir leur satisfaction. C’est ailleurs que doit s’accomplir notre destinée. Que si nous nous trouvons dès maintenant soulagés et si la route nous paraît moins pénible d’autant, cela n’importe pas. Ce sont grâces de surcroît et dont il n’y a pas heu de tenir compte. Tout notre effort ne doit tendre qu’à mériter dans une existence supérieure des joies qui ne sont pas de celle-ci. En demandant à la foi le bonheur présent et la félicité terrestre, on méconnaît donc ce qui en fait le principe. Décidément ce Durtal est un médiocre théologien… Mais il y aurait quelque puérilité à insister sur ces choses.

Si d’ailleurs il est eu dehors de la tradition ecclésiastique, il faut reconnaître que le christianisme de Durtal est conforme à une tradition littéraire déjà longue. Ce n’est pas d’hier qu’on s’est avisé de mêler la religion à des affaires où elle n’avait rien à voir ; et je crains qu’il ne faille faire remonter jusqu’à Chateaubriand l’origine de cette confusion de pouvoirs si parfaitement désobligeante. Sainte-Beuve en tout cas, dans son roman de Volupté, en donne l’exemple déjà complet. Son Amaury est un Durtal qui ne s’est pas arrêté à mi-chemin. L’étude de la vie du séminaire y tient heu de la description des exercices de la Trappe, et les écrits de M. Hamon y suppléent à ceux de Ruysbrœck l’Admirable. Depuis lors quelques écrivains se sont fait mie spécialité de ce mélange des choses de la religion avec celles de la sensualité. C’est cet étonnant Barbey d’Aurevilly, grand confesseur de la foi, grand contempteur des trop tièdes représentans de l’Église, juge sans pitié, batailleur sans merci, héraut d’un catholicisme intransigeant, et qui, pour soutenir l’orthodoxie du dogme et pour étayer la morale chrétienne, écrit les Diaboliques et le Prêtre marié, au risque d’alarmer les pudeurs laïques. C’est Baudelaire de qui la meilleure part d’originalité consiste à avoir exprimé le mysticisme de la chair. Et l’auteur ému de Sagesse, qu’a-t-il fait que passer par ces alternatives de