Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/492

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révolutionnaire. Il le dira ; il le croira ; et longtemps les Français » longtemps les peuples d’Europe, le diront et le croiront avec lui. C’est de la Révolution, en effet, qu’il tire toute sa force. Il absorbe la Révolution, il se l’approprie, il en éprouve les passions élémentaires ; il confond en lui-même cet esprit d’expansion nationale et cet esprit de magnificence royale qui se mêlent si étrangement dans les imaginations populaires. Il continuera de proclamer avec la grande majorité des Français : Tout ce qui est conquis à la France est conquis à la liberté. Et il pensera : Je suis la France. Mais la France même, pour lui, restera pays de conquête. Il n’en sort pas ; il y entre ; il est fils d’étrangers ; la langue française n’est pas sa langue maternelle ; elle est pour lui la langue apprise de la civilisation, la langue européenne ; la France n’est pas le coin de terre incomparable et sacré où dorment ses ancêtres ; elle s’étendra partout où le portera son cheval de guerre et où perceront ses aigles romaines. Il conserve, en son for intérieur, je ne sais quoi d’insulaire et d’inaccessible, d’où il juge, s’impose et domine. C’est sa puissance : assez imprégné du génie français pour comprendre la pensée populaire et être compris du peuple ; assez particulier, en son génie propre, pour se séparer des autres hommes, tout en se faisant, avec eux, peuple et armée, ce Corse s’empare de la France et s’identifie la Révolution française comme l’Allemande Catherine s’est emparée de la Russie, s’est faite orthodoxe, et s’est identifié l’âme russe.

Bonaparte connaissait peu cette illustre Catherine ; il ne la goûta jamais beaucoup : le génie, et surtout le génie politique, chez une femme lui semblait monstrueux et l’offusquait. Mais il connaît à fond celui qui a été l’initiateur de Catherine dans les choses de l’Etat. La tsarine et l’empereur ont eu le même maître : ils sortent tous les deux de l’école de Frédéric. Bonaparte a lu les Mémoires du roi de Prusse, code du machiavélisme pratique ; il a lu ses lettres à Voltaire, dernier mot de l’art d’exploiter les préjugés de l’opinion, la vanité des gens de lettres, et les feux d’artifice de la presse. Bonaparte admire Frédéric, il s’en vante, et en le louant, il s’en assimile la forme de penser et jusqu’aux tournures de langage. « Une certaine fortune et de l’activité ont fait la base de mes succès, disait-il à l’envoyé de Prusse, en 1797 ; le grand Frédéric est le héros que j’aime à consulter en tout, en guerre comme en administration ; j’ai étudié ses principes au milieu des camps et ses lettres familières sont pour moi des leçons de philosophie. » Il avait au moins parcouru la Monarchie prussienne de Mirabeau ; il avait lu Favier. En 1812 il disait encore à Narbonne : « Le dix-huitième siècle, hormis Frédéric, n’entendait rien à l’art de gouverner. Celui-là seul avait appris la