Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/508

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attaquer, non avec l’année de Condé, mais avec la baïonnette de l’intérêt, de l’espérance, de la sécurité… Il faudrait se faire un parti dans les conseils, traiter avec les conventionnels honnêtes, » — lisez : modérés, — réunir tout le monde à un intérêt commun, donner à la France « un régulateur légal. » Bonaparte a intercepté plusieurs des lettres de Mallet ; il a lu vraisemblablement la brochure : Correspondance politique pour servir à l’histoire du républicanisme français, qui a paru en 1796, et remarque ces lignes qui résument son système de gouvernement : « Ce qui, avant tout, par-dessus tout, intéresse le peuple, ce sont les lois civiles et judiciaires… Là se place sa liberté, là il est père, époux, fils, héritier, donateur, donataire, vendeur, acheteur, maître, serviteur… Les lois civiles font seules le citoyen, car elles l’embrassent dans tous les rapports… ; les lois politiques ne l’embrassent que dans une circonférence excentrique… » Voilà, arrivant de l’ancienne France, tout l’esprit de l’an VIII. « J’ai écrit pour la France, déclare Mallet ; le Directoire aura beau faire, j’y pénétrerai… C’est une semence qui tombe sur un champ tout préparé. » Il disait plus vrai qu’il ne croyait dire, et sa logique rein-portail ailleurs que là où il voulait aller. Ce fut, avec bien plus d’éclat, la déconvenue d’un contemporain d’une bien autre envergure d’imagination et de génie.

Si Bonaparte n’eût eu précisément le don de démêler, dans la confusion des faits et des mots, les données de ses entreprises, un petit livre, dont tout le monde parlait alors, lui aurait révélé le secret de son avenir. Je veux parler des Considérations sur la Révolution française, de Joseph de Maistre. Elles avaient paru sans fracas en 1796 ; elles se répandirent, l’année suivante, et Bonaparte les trouva, à Milan, en 1797. Il savait lire l’algèbre et traduire en réalités les abstractions mathématiques ; il savait aussi interpréter les prophéties politiques, et ce livre en était une, la plus singulière et la plus pénétrante qu’aucun moderne eût composée. Les écrits des libéraux et leurs discours, ceux de Mounier, de Camille Jordan, de Necker, de Mme de Staël, de Benjamin Constant, qui tombaient sous les yeux de Bonaparte ne pouvaient que l’importuner : c’était la théorie des obstacles à son règne. Joseph de Maistre lui apporte la théorie du succès, et d’autant plus saisissante que de Maistre, prenant lui-même à la lettre ses visions et ses métaphores, croit prédire la restauration de la royauté. La Providence du catholique ultramontain porte les mêmes arrêts que le destin du général démocrate. Il n’y a de différence que sur les noms des personnes et sur les noms des choses ; mais le fond est identique, l’impulsion est la même, vers le même but. Bonaparte ne s’arrête point aux divergences de