Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/510

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Robespierre ; il fallait soutenir Robespierre. La Providence, le voulait ainsi, déclare de Maistre pour la grandeur future de la France : « Le génie infernal de Robespierre pouvait seul opérer ce prodige… de briser l’effort de l’Europe conjurée. » Bonaparte soutiendra les Jacobins, jusqu’à ce qu’il les écrase ; il combattra les royalistes et les supplantera : cette politique est nécessaire. « Que demandaient les royalistes lorsqu’ils demandaient la contre-révolution faite brusquement et par la force ? s’écrie de Maistre… Ils demandaient la conquête de la France, sa division, l’anéantissement de son influence et l’avilissement de son roi. » Comparez ce langage aux proclamations et aux lettres de Bonaparte, vous serez frappé de la ressemblance non seulement de la pensée, mais des termes. L’empire, magnifique, glorieux et funeste, est là tout entier.

Joseph de Maistre est un Voltaire à rebours ; mais il a la méthode de Voltaire ; il est l’antipode de Rousseau. Il ne met pas à l’envers le Contrat social, comme il fait pour l’Essai sur les mœurs, il le déchire. Son idée fondamentale est qu’il n’y a pas de contrat ; les sociétés se fondent par une intervention de la Divinité. Les législateurs surgissent quand la Providence a décidé la formation plus rapide d’une constitution. Alors paraît « un homme revêtu d’une puissance indéfinissable : il parle, et il se fait obéir. » Il écrit peu ; il n’est point un savant. Les grands législateurs « agissent par instinct et par impulsion plus que par raisonnement ; ils n’ont d’autre instrument pour agir qu’une certaine force morale qui plie les volontés comme le vent courbe une moisson. » Leurs principes sont simples et leurs maximes péremptoires : le fait est le droit, la force crée ce droit, l’autorité le définit et l’exerce. L’homme abstrait n’existe pas ; par suite il n’a pas de droits. Ce qui existe, c’est la masse des hommes, le peuple. L’État livré aux corps privilégiés se brise en anarchie ; livré aux individus, il se dissout et s’émiette. Point de liberté individuelle : l’Etat ne comporte qu’une liberté nationale. Le chef de l’Etat est la conscience vivante île cette âme diffuse qui est la nation. Il incarne la patrie. Le dévouement à sa personne est la forme sensible du patriotisme. Il porte, en sa personne, les traditions, les mœurs, les coutumes, les instincts, toutes les forces obscures et toutes les forces permanentes qui mènent l’histoire. Il les applique aux besoins du présent ; il dicte les lois qui répondent aux désirs du grand nombre et en expriment la volonté. Il peut dire : Je suis le peuple, je suis la patrie ! la liberté, c’est moi ! Il est un comité de salut public perpétuel et concentré en une seule personne. Enfin, il est guerrier par essence : la guerre l’a suscité, la guerre le soutient. « La guerre fait vivre la République, la paix