Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/53

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moi, un ministre ottoman, membre d’un gouvernement lié à la France par les liens de la reconnaissance. Peu importent les termes de la lettre ; le sens est bien celui que je lui attribue ; Votre Altesse ne le conteste pas, Votre Altesse nie toute participation à la rédaction de la lettre ; je pourrais présumer le contraire ; les explications que vous venez de me donner m’y autorisent ; on n’en pense pas autrement en Egypte. J’accepte néanmoins la version de Votre Altesse. Qu’a fait Kiamil-Pacha ? il s’est livré à des appréciations de la plus haute inconvenance sur la situation, les habitudes du gouvernement de l’empereur ; il a abaissé la Porte à un rôle que je ne veux pas qualifier ; il a osé faire intervenir le Sultan et parler, en quelque sorte, en son nom. Quel était le premier et l’unique devoir du grand-vizir quand il a eu connaissance d’un pareil oubli de toutes les convenances commis par un de ses collègues ? Il devait le signaler à son souverain. Sa Majesté, j’en suis convaincu, aurait pris immédiatement une mesure qui aurait attesté sa désapprobation et son mécontentement. Ce devoir, le grand-vizir ne l’a pas rempli ; il a toléré, au contraire, qu’un membre du cabinet pût impunément penser, dire et faire croire que le gouvernement de l’empereur ne possède pas, au même degré que les autres alliés de la Porte, le sentiment de sa dignité, dans un moment où la France lutte, avec le plus noble désintéressement pour le salut de la Turquie.

Le grand-vizir : — Je vois que je suis un obstacle aux bons rapports de mon pays avec la France ; je me retirerai.

Le chargé d’affaires : — Votre Altesse m’a exprimé ce désir à plusieurs reprises et dans des circonstances bien graves ; je l’ai toujours combattu ; vous ne pouvez l’avoir oublié. A mon sens vous étiez l’homme de la situation et nul autre ne me semblait pouvoir justifier, avec un égal succès, la confiance du Sultan, comme celle des alliés de la Turquie. J’avoue que des dispositions, que j’avais mises en doute jusqu’à présent, ont modifié mon sentiment personnel… Je ne suis pas seul à penser ainsi ; ceux de vos amis qui vivent, pour ainsi dire, de votre propre vie, redoutent la solidarité de certains actes et saisissent toutes les occasions qui se présentent pour s’éloigner de Constantinople et aller remplir de nouvelles fonctions dans les provinces ; ils se séparent de Votre Altesse. Je croyais qu’ils s’exagéraient le danger de certaines situations ; je suis obligé de reconnaître aujourd’hui qu’ils ont raison et que j’avais tort. Le grand-vizir : — S’ils veulent partir, qu’ils s’en aillent.

Le chargé d’affaires : — En faisant part à Votre Altesse des renseignemens qui sont venus jusqu’à moi et des observations