Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/54

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que je ne pouvais m’empêcher de vous soumettre, je n’ai d’ailleurs d’autre objet, pour le moment, que de définir, d’une manière exacte et avec cette même franchise dont je vous ai donné des preuves réitérées, une situation que je n’ai pas faite et que je déplore. J’ai appris ce qu’on peut penser, à la Porte, des égards qu’on doit à la France sans que Votre Altesse ait jugé utile ou convenable de désavouer celui de ses collègues qui s’est permis de parler, en quelque sorte, au nom du cabinet tout entier. Dans ces circonstances, mon premier soin, mon premier devoir devait être de dire à Votre Altesse que j’étais parfaitement renseigné, et c’est ce que j’ai voulu l’aire aujourd’hui.

Le grand-vizir : — Je suis désolé de tout ce que vous me dites. J’aviserai.

On remarquera que Rechid-Pacha a affirmé tout d’abord qu’il ignorait l’existence de la lettre de Kiamil-Pacha. Convaincu, sans doute, que je ne possédais que de vagues informations, il a pensé certainement que la dénégation pure et simple suffirait à détourner l’orage auquel il se sentait exposé. En lui rappelant les pressantes instances adressées à Saïd-Pacha et les commentaires à l’aide desquels on entendait les justifier, je lui démontrai que j’étais plus complètement renseigné qu’il ne le supposait. Dès ce moment il changea de système ; il discuta les termes de la lettre incriminée pour en atténuer la portée. C’était avouer, contre sa première affirmation, qu’il n’y était pas resté étranger, et que sa responsabilité n’était pas moins engagée que celle de l’auteur. Ses réponses devinrent brèves et son langage contradictoire, après avoir été hautain et absolu, pendant que je l’entretenais du mauvais vouloir que, contre mon gré et mes avis, il avait témoigné à Vely-Pacha et à son père.

Ce que le compte rendu de M. Schefer ne dit pas et qu’il ne pouvait reproduire, c’est l’agitation du grand-vizir qui nous était révélée par son attitude inquiète et troublée. Son émotion, fort vive déjà quand je lui signalai, sans détours, la coupable inconvenance dont mon gouvernement était l’objet, devint de l’anxiété quand je lui demandai si le premier ministre du Sultan en cette occasion avait rempli le devoir que lui imposait sa charge. On a lu son dernier mot : « Je suis désolé de tout ce que vous venez de nie dire. » Sa désolation se trahissait en effet par l’angoisse qui l’oppressait plus encore que par sou langage. Je le quittai le laissant dans un état de véritable prostration.

« J’aviserai, » avait-il ajouté. Dans quel mode et pour quel objet ? Je dus me le demander. Redoutant une nouvelle perfidie,