Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/559

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Nous nous arrêtons sur la chaussée détrempée par le fumier des chevaux, des mules et des ânes. Nous sommes, paraît-il, devant la posada de Entisne. Dans les ténèbres, mon compagnon, M. d’A…, nous précède. Il pousse une porte. O romantique Espagne, c’est toi tout entière ! La pièce où nous entrons est pleine de fumée et presque aussi obscure que la rue. Chambre, écurie, cuisine ? on ne le sait pas. Des poutres surgissent vaguement de l’ombre, on haut. Il y a, par terre, sur le sol battu, au milieu, un feu presque éteint et, autour du feu, douze charros de la contrée, enroulés dans leur couverture, la tête près des cendres, appuyés sur un coude et surveillant chacun le petit pot où se mijote leur souper. Ils ont apporté leurs oignons, leurs pimens et leur pain, l’hôte a fourni le vase et allumé le feu. Tout à l’heure ils mangeront la soupe, rapprocheront les tisons, se retourneront bout pour bout, poseront les pieds là où ils ont la tête, et le lit sera fait, et la nuit commencée. Le lumignon d’une lampe primitive, pendue au fond de la salle, n’éclaire qu’un tout petit rond de mur, couleur de bouc. Les têtes seules des douze paysans du Léon ressortent un peu, dures et immobiles, rougies d’un vague reflet. Je m’avance entre deux de ces corps étendus : « Caballeros, voulez-vous me permettre de me chauffer un moment ? » Deux s’écartent. Deux ou trois autres lèvent leur face rasée, pour voir. Ils se remettent bientôt à surveiller leur souper. Nous leur sommes absolument indifférens. Nous n’obtenons pas un regard de curiosité de ces gens qui. de leur vie, n’ont pas rencontré un Français : j’observe alors qu’au-dessus du foyer central le toit monte, s’allonge, s’étire en tuyau de cheminée, au bout duquel il y a quatre étoiles.

Dix minutes se passent, mes compagnons ont disparu avec le maître de la posada. Tout à coup ils m’appellent, une traînée de flamme vive s’échappe d’un angle de la pièce, et je vais vers cette baie lumineuse, et je trouve une salle blanchie à la chaux, carrelée, — le cabinet particulier de Vitigudino, — avec une vraie table servie, de vraies chaises, un dîner presque excellent, une lampe à pétrole, enfin toute la civilisation. J’en éprouve une déception. Je commence à ne plus croire à la pampa, je me figure que ces douze marchands de moutons ou de bœufs étaient là pour le décor, et qu’ils sont payés pour venir ainsi, dormir en rond tous les soirs, « pendant la saison des bains. »

J’ai honte d’ajouter que nous avons couché sur des sommiers. Parfaitement ! à Vitigudino, à 70 kilomètres à l’ouest de Salamanque !

Cependant, le matin, dès l’aube, je retombe en pleine série pittoresque, et toute la journée n’est plus qu’une longue surprise, parmi des hommes nouveaux et des choses nouvelles.