Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/565

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perdrix partent, des rouges, extrêmement communes ici, que les braconniers du domaine prennent au lacet, et vendent dix sous la couple au marché de Vitigudino. Les anciens seigneurs aimaient à forcer la perdrix à cheval, et la tuaient d’un coup de gaule, quand, fatiguée de ses longs vols, elle se rasait dans l’herbe. Nous pourrions en faire autant, si nous avions le loisir de nous arrêter vingt-quatre heures de plus dans le pays. Mon ami s’entretient avec l’administrateur. Moi, je m’emplis l’âme de cette sauvagerie, de la liberté de cette course à travers les halliers sans fin, et du parfum qui sort des herbes inconnues que foulent nos trois chevaux.

Quand la nuit a couvert d’ombre tout le domaine, et que les dernières lampes à huile ont été soufflées derrière les fenêtres du village, nous veillons seuls, mon ami et moi, dans la grande cuisine du palais. En attendant l’heure du sommeil, nous causons, éclairés seulement par le feu qui flambe sous la cheminée conique. Le vent s’est levé et souffle régulièrement, sur toute l’immense plaine, comme sur la mer où nul obstacle ne l’arrête et ne le brise. Il ne siffle pas. On dirait le roulement ininterrompu des marées qui montent sur les plages très grandes. Mon ami me parle des anciens seigneurs, ses parens, qui, jusqu’à une époque bien voisine de nous, rendaient la justice devant la population assemblée au pied de la tour, et condamnaient à l’amende les laboureurs qui avaient contrevenu aux usages de culture. Il m’assure qu’aujourd’hui même peu de mariages se décident avant que les maîtres du vieux fief n’aient été consultés.

— Vous vous trouvez ici, me dit-il, pour une nuit, dans un des rares coins du monde qui aient conservé des mœurs originales. Déjà vous avez pu observer ou apprendre quelques-uns des traits qui étaient communs autrefois, dans l’Espagne d’il y a cent ans. Laissez-moi vous en raconter un autre. Je l’ai vu de mes yeux, il m’a fait une impression que je n’oublierai jamais.

Le vent soufflait. Le bruit des mots rebondissait trois fois contre les murs de la salle nue.

— Si nous étions venus visiter le domaine un peu plus tard, au commencement de novembre, vous auriez pu assister à cette cérémonie qui avait lieu jadis tous les ans, et qui se répète encore de temps à autre, le jour de la Toussaint. Cela s’appelle la funcion del ramo. Dans l’après-midi, le curé en chape, accompagné du maire, viennent, avec tout le peuple, chercher le seigneur au palais. Ils sont précédés d’un jeune homme qui tient un bâton enguirlandé et de huit jeunes filles portant, deux à deux, un cerceau couvert de fleurs et de rubans. Le maître du domaine se place entre le maire et le curé, et la procession se dirige vers l’église que vous avez vue, pauvre et petite comme une grange.