Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/689

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reconnaîtra pourtant que certains principes, ceux mêmes dont nous avons tiré le plus de vanité, ont déposé dans notre civilisation le germe de l’ankylose chinoise. Les pages qui m’ont arrêté dans ces livres suggéreront à chaque lecteur les mêmes réflexions. Revenons aux leçons coloniales qu’ils renferment.

Présentement notre civilisation, toute cousine qu’elle devient de la chinoise, est encore assez forte, assez variée, pour nous permettre de protéger les représentans de cette dernière. Si nous voulons les protéger efficacement pour eux, fructueusement pour nous, évitons de retomber dans les erreurs du passé ! Le Tonkin sort de l’âge ingrat ; cette colonie sera le plus beau joyau de notre écrin d’outre-mer, c’est un fait hors de discussion désormais. Pour se consoler du long décri dont ils ont souffert, que les « Asiatiques » se rappellent l’Algérie de 1830 à 1840, discutée chaque jour, menacée d’abandon, sauvée à grand’peine par quelques voyans à distance comme Lamartine ! Nous souhaitons un bel établissement à notre France jaune : alors, ne la calomnions plus. Une colonie est une fille à marier : on n’attire pas les épouseurs en répétant à tout venant qu’elle est valétudinaire et n’a pas de dot. Donnons-lui de bons tuteurs, et surtout ne les changeons pas. La stabilité ! C’est le premier cri, exprimant le plus pressant besoin, de tous ceux qu’on interroge sur les doléances de l’Indochine. Que les gouverneurs ne soient plus tentés, quand un congé les ramène en France, d’imiter ce censeur chinois qui allait porter naguère une admonition désagréable au Fils du Ciel, et qui eut soin de se faire précéder au palais par son cercueil.

J’emprunte un dernier mot à M. de Lanessan : « Au Tonkin, dit-il, ainsi que dans tous les pays neufs, les hommes comptent beaucoup plus que les institutions. » — M. de Lanessan parle d’or, — au Tonkin. Encore ne sommes-nous pas bien sûrs que sa réserve fût nécessaire, et qu’il faille limiter l’application de son aphorisme aux « pays neufs ». Les institutions ! Si l’on veut bien y réfléchir, sont-elles autre chose que la pensée continuée d’un homme, la volonté projetée sur les générations à venir par un Moïse ou un Solon, un Justinien ou un Bonaparte ? — Mais contentons-nous pour l’instant de réclamer la stabilité du pouvoir sur le fleuve Rouge. Le Tonkin en profitera : il nous l’enseignera peut-être. Qui sait ? On a vu des mères ramenées dans le droit chemin par les bons exemples que leur donnait une fille.


EUGENE-MELCHIOR DE VOGUE.