Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 128.djvu/794

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de l’avenir et de précéder les Allemands eux-mêmes dans la voie du progrès.

Et, de fait, ils devançaient de fort loin les Allemands. Jamais ceux-ci ne s’étaient laissés aller à de semblables exagérations. Après quelques hésitations, ils étaient déjà rentrés très énergiquement dans la voie ancienne, celle de l’assaut de vive force, de la charge à la baïonnette. Les écrits des Boguslawski, des Verdy du Vernois, des Kühne, des von Scleeff n’avaient jamais cessé d’affirmer la nécessité de l’assaut final ; ils proclamaient de nouveau la nécessité plus urgente que jamais, malgré la puissance du feu, malgré les gerbes, malgré le tir en plates-bandes, de conserver à l’offensive son caractère propre de marche incessante en avant et de choc effectif et réel.

« Croit-on, disait le colonel Kühne, pouvoir éviter le choc suprême et le remplacer par une marche en avant en tirant, pouvoir atteindre le but par la seule puissance du feu ? » Toute la question est là, en effet, et c’est à cette question que les Allemands répondaient résolument par la négative. Non, il n’est pas permis d’espérer que le feu, quelque puissant qu’il soit, suffise jamais à déloger un adversaire. Abrité, retranché au besoin, caché en tout cas dans les fossés, derrière les murs ou les haies, dans les moindres plis du terrain, le défenseur laissera tomber autour de lui la pluie des projectiles. Il en souffrira, mais il ne s’en ira pas. Il ne quittera pas un abri relativement sûr, même pour fuir, car il se jetterait ainsi volontairement à découvert dans la zone battue par les projectiles de l’assaillant. Pour le décider à tenter une chance de salut aussi hasardeuse, il faut, il est nécessaire de lui en enlever toute autre, de l’aborder franchement en face, de l’expulser de sa position en venant l’y chercher.

Il est impossible d’admettre avec le règlement autrichien que la charge à la baïonnette ne doive être « que la conséquence naturelle de la situation créée par l’intensité extrême et la puissance du feu, » ni qu’il soit « funeste de fonder son dispositif d’attaque sur la charge à la baïonnette. » Le choc est et reste le seul moyen de briser définitivement la force défensive d’un adversaire énergique, de rompre les liens tactiques qui soudent entre eux les hommes d’une même troupe, de les disperser, de les contraindre à évacuer par la fuite la position qui les abrite. Le choc restera donc le but final de l’attaque, la charge, qui est le moyen de produire le choc, la raison déterminante du dispositif à prendre, et la baïonnette, qui en est le symbole visible, le signe accessible à toutes les intelligences, l’arme sacrée du fantassin.