Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/18

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tempête ou la prochaine élection, jusqu’à une nouvelle et toujours redoutable mobilisation des atomes.

Car, dans l’état comme dans la nature, l’atome qui reste atome est anarchique, et qu’est-ce qui peut bien être plus anarchique qu’un grain de sable, dans la nature, si ce n’est, dans l’État, un grain de « souveraineté ? » — Ah ! vous avez coupé tous les liens, ou à peu près tous, qui rattachaient l’Individu à qui ou à quoi que ce soit ; vous l’avez isolé de tous les autres et de tout le reste ; vous l’avez exalté, élevé à la dernière puissance ; vous avez mis en lui tous les pouvoirs quand déjà il avait toutes les convoitises ; vous n’avez pas voulu autour de lui la moindre résistance, ni le moindre contrepoids au-dessous de lui ! Après avoir « abstrait » la souveraineté, vous avez, en quelque manière, « abstrait » l’Individu lui-même ; puis vous l’avez lâché à travers la société, dans son égoïsme impatient, débridant d’un seul coup dix millions d’égoïsmes pareils et semant dix millions de germes d’anarchie ! Vous avez cru faire merveille parce que le nombre était imposant et qu’il n’y en avait pas moins de dix millions, tous égaux, tous rivaux et tous séparés !

Et, depuis cent ans ou depuis cinquante ans, nous poursuivons ce paradoxe, de vouloir construire, sur ces dix millions de grains de sable inconsistant, sans aucun appareil, sans aucun système qui les groupe et qui les cimente, la masse colossale et de plus en plus pesante de l’État moderne. Nous peinons à édifier, dans la confusion des esprits et des langues, notre moderne tour de Babel, ayant d’abord eu soin d’enfermer en ses fondations dix millions de chances de désagrégation. Quelle chimère ! Faire de la durée avec de l’instabilité et de l’ordre avec du désordre ! faire du continu avec du déréglé et du définitif avec du fugitif ! Gomme si, pour planter en terre un monument qui brave les âges, il suffisait d’accrocher des atomes et d’additionner des molécules ! ou comme si, pour créer et entretenir le plus haut et le plus complexe des organismes, c’était assez que de juxtaposer et d’additionner des cellules !

Il se peut que, de ce paradoxe et de cette chimère, la théorie se soit accommodée : tant qu’elle n’est que la théorie, on en prend à l’aise avec elle ; mais de froides et positives réalités viennent après, qui font justice. Le trouble qui agite l’État moderne, la crise dont il souffre, nous en savons à cette heure la vraie cause : c’est que les dures réalités sont venues ; c’est que la suite logique s’est déroulée ; c’est que de la « souveraineté nationale » a procédé naturellement le suffrage universel inorganique, et que du suffrage universel inorganique procède naturellement une