Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/19

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universelle anarchie. — Le mal de l’État moderne, il ne servirait à rien de chercher des périphrases, c’est l’anarchie, dans la paix de la rue : une anarchie sourde, lente, partout diffuse en lui et qui lui est comme congénitale ; pas toujours agissante, mais toujours menaçante ; et elle a dix millions de germes, les dix millions d’individus entre qui, par le suffrage inorganique, est fractionnée la « souveraineté. » Ayons le courage de conclure en toute franchise : le grand mal et le grand danger, c’est la « souveraineté nationale » moléculaire, c’est le suffrage universel inorganique, qui ne peut être que le suffrage universel anarchique.


IV. — LE SUFFRAGE UNIVERSEL INORGANIQUE, SES PROCÉDÉS ET SES PRODUITS

Et comment le suffrage universel inorganique ne serait-il pas le suffrage universel anarchique ? Pour qu’il ne le fût point, il faudrait que l’homme ne fût point l’homme, que tout électeur fût un saint, — et un saint très intelligent. Il faudrait que chaque homme pris à part et la majorité des hommes eussent le sens inné de la justice et du devoir, le dévouement instinctif, l’esprit de sacrifice volontaire, cette « vertu » que, paraît-il, exigent les démocraties et que les hommes, sous la démocratie comme sous d’autres formes de gouvernement, ou n’ont jamais eue ou n’ont plus. Il faudrait que chaque homme pris à part et la majorité des hommes eussent de l’intérêt commun une claire connaissance et un vif amour, qu’ils n’ont pas. Car combien d’entre eux sont capables de discerner et de préférer non pas l’intérêt général, ni seulement un intérêt quelque peu général, mais même leur véritable intérêt particulier ? Il faudrait, en un mot, que l’homme fût un animal beaucoup plus « politique » qu’il n’est, — quoi qu’en dise Aristote, — si toutefois Aristote a voulu dire, par « politique » autre chose qu’animal « sociable » ou « vivant en cité. » Car combien d’hommes sont capables, on ne dit pas de gouverner un État, mais de se gouverner eux-mêmes ?

Voilà cependant un régime où le nombre, faisant tout, peut tout. Il procède mécaniquement de la plus rudimentaire des opérations arithmétiques. Dans ce régime, fondé sur le suffrage universel inorganique, il n’y a que le nombre au total ; les unités viennent d’où elles peuvent, se rapprochent et se rangent comme elles peuvent. Elles n’ont pas de case marquée d’avance où elles doivent tomber. Le suffrage universel inorganique, en son addition grossière, brouille et confond les diverses colonnes. Le nombre n’a que sa valeur de nombre, et la valeur de l’homme n’y