Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/568

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Behave yourself ! Conduisez-vous bien, poppa ! lui crie la jeune fille en riant de mon ennui.

Il est desséché par soixante ans de travail, léger comme une plume, ce qui me rassure un peu. On m’a raconté mainte histoire aussi terrible qu’humoristique de cadres rompus et d’alertes nocturnes qui se sont terminées par des coups de pistolet lâchés à l’étourdie ! Mais c’était sans doute avant la création de ces Pullmann luxueux auxquels ne manque aucun engin de confort, le tout solidement établi. N’importe, un train au grand complet, fût-il magnifique, n’est jamais agréable à l’heure des repas ni à celle du coucher. Le reste du temps on ne s’aperçoit point de l’encombrement, chacun étant dispersé, qui au fumoir, qui sur les plates-formes extérieures, et assuré dans tous les cas de la possession d’un fauteuil assez large pour représenter au moins deux places de nos wagons de France.

Quand on est du vieux monde, on dort plus ou moins mal, agité par le va-et-vient qui se produit à chaque station, par le moindre frôlement suspect le long des rideaux boutonnés, sous lesquels on gît en compagnie de sacoches qui renferment le nerf du voyage. Mais quel moment intéressant que celui où le jour commence à poindre, où, encore couché, on écarte les rideaux de sa fenêtre ! — Je me rappelle tant et de si vives surprises à cette heure de l’aube depuis mon arrivée en Amérique ! Le matin mémorable, par exemple, où, débarquée de la veille, je m’éveillai dans l’Ouest devant une pancarte beaucoup plus haute que les maisons environnantes et qui portait en grosses lettres : « Ceci est Battle Creek, Michigan, à mi-chemin entre Chicago et Détroit, une ville manufacturière toujours grandissante, de 18 000 âmes déjà. » Suivaient tous les avantages offerts par Battle Creek, depuis les innombrables facilités de transport pour les marchandises jusqu’à l’imprimerie, « la plus belle du monde. » Un million de dollars répandu chaque année en salaires. « Nous invitons l’industrie de l’univers entier à se joindre à nous. Welcome ! » Et cette bienvenue, criée au bord du chemin, avait toute l’ampleur de l’hospitalité américaine avec l’inévitable mélange de hâblerie à demi consciente. D’autres fois, devant quelque défrichement, le soleil se levait sur un village à peine sorti de terre : cabanes provisoires éparpillées, dépenaillées, chacun des colons plantant sa maison selon son goût, sans aucun souci du voisin ni des lois de la symétrie. Partout des souches percent le sol ; l’arbre abattu, on ne s’est pas donné la peine d’enlever ses racines, elles hérissent encore les rues toutes neuves de plus d’une ville déjà prospère, à plus forte raison un campement à peine conquis sur la forêt ! Mais quel est ce cavalier en chapeau de feutre, à tournure de