Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/569

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cow-boy qui, sa sacoche en bandoulière, part au galop ? C’est l’agent de la civilisation, émule de Buffalo Bill, le porteur du courrier. Longtemps je l’ai suivi des yeux à travers la Prairie embrumée qui se déroulait comme une mer houleuse, en songeant aux espaces qu’il devait parcourir avant de rencontrer de nouveau un misérable groupe de champignons destiné à devenir avant très peu d’années une cité populeuse.

Par ce matin de février, dans le Sud, voilà autre chose encore. L’impression est lugubre, presque tragique : un monument funèbre commémoratif, des tombes éparses sous des cyprès, l’aspect d’un pays dévasté. Je suis sur le théâtre même de la guerre civile. Il y a pourtant plus de trente-trois ans que deux batailles, — celle de Bull-Run et celle de Manassas, — furent livrées ici successivement, presque coup sur coup. Les confédérés remportèrent cette double victoire, mais combien de revers la suivirent dont les traces subsistent encore ! Cet air de pauvreté, de délabrement, opposé à la richesse du Nord vainqueur ; ces cabanes en bois, plantées dans l’argile rouge, jaune ou blanchâtre qu’ont délayée des pluies diluviennes ; ces négresses en guenilles, aux attitudes simiesques, qui, le pied en dedans, nous regardent passer ; ces bois inondés, ces champs de tabac et de coton très fertiles sans doute, l’été venu, mais dont la nudité ajoute pour le moment à la désolation générale, — tels me paraissent être les principaux caractères de la Caroline du Nord. On y entre en quittant la Virginie au-delà de Banville, centre de la région du tabac. Danville est la première ; cité de quelque importance qui se montre après tant de villages fangeux accroupis au bord de rivières troubles sur lesquelles sont jetées des passerelles légères. Malgré la mauvaise saison et la pluie qui tombe, on se sent au midi. Cette physionomie méridionale est soulignée surtout par la couleur de la population. Des tas de négrillons grouillent pêle-mêle ; leurs mères, presque invisibles sous le sunbonnet en indienne qui les abrite aussi soigneusement que si le soleil brillait et qu’elles eussent un teint à ménager, s’occupent des chèvres et des poules. Toutes les localités que nous côtoyons sont consacrées à la préparation du tabac ; je ne vois que fabriques de cigarettes ; la campagne, dans l’intervalle de ces localités noirâtres, est d’un ton rouge foncé rehaussé du vert sombre et dur de la verdure éternelle des pins. Des bœufs tondent l’herbe rousse ; dans les clairières pratiquées au milieu des bois, les rangs pressés des souches doivent rendre la culture difficile. De temps en temps un nègre passe à cheval. Là où s’étendaient autrefois les riches plantations de leurs maîtres, ces anciens esclaves traînent la misère d’ouvriers mal payés, si j’en crois les haillons qui les couvrent. Des myriades de marmots