Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/570

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plus ou moins charbonnés s’arrachent les sous que nous leur jetons chaque fois que le train s’arrête. On dirait de jeunes chacals se disputant une proie.

La Caroline du Sud où nous entrons après Charlotte a un autre nom, Palmetto State, un nom qui fait rêver de végétation tropicale : il n’y a pourtant pas encore trace de palmiers nains ni de lataniers sur notre chemin qui continue à courir entre des ravines boisées et des nappes d’eau grisâtres débordant parmi les broussailles et les défrichemens. A Spartanburg, je suis tentée de descendre pour prendre la ligne d’Asheville. Elle me conduirait vers de merveilleux paysages, dans un climat que les gens du Nord vantent comme très doux en hiver et où les habitans du Sud vont chercher l’été une fraîcheur relative. Je songe avec regret que quelques heures seulement me séparent de cette branche des Alleghanys, les grandes Montagnes fumeuses, dont un romancier féminin, au talent viril comme son nom de plume, Egbert Craddock, a décrit les sauvages splendeurs. Il semble qu’en Amérique le sentiment de la couleur locale dans les œuvres d’imagination ait été porté au plus haut degré par les femmes. Bret Harte et Cable exceptés, nul n’approche sous ce rapport des authoresses qui se sont partagé pour ainsi dire les États-Unis : Sarah Jewett et Mary Wilkins nous ont donné l’essence même de la Nouvelle-Angleterre ; Mary Murfree (Egbert Craddock) est le peintre viril et puissant des montagnes du Tennessee ; Alice French (Octave Thanet) a l’Ouest pour domaine et nous fait respirer à pleins poumons l’atmosphère agreste de l’Arkansas ; Grâce King s’est réservé le Sud et les mœurs créoles. Elles ne font pas preuve seulement d’art en se consacrant ainsi chacune à sa province, mais encore de patriotisme, ce patriotisme de clocher qui est le plus sincère et le plus touchant. (Comment oublier par exemple cette description des Montagnes fumeuses :

« Toujours drapés des brumes de l’illusion, touchant toujours aux nuages qui leur échappent, ces grands pics font penser à quelque idéal aride qui aurait échangé contre le vague isolement d’une haute atmosphère tous les biens matériels du monde, moins âpre au-dessous de lui. Sur ces dômes puissans aucun arbre ne prend racine, aucun feu ne s’allume. L’humanité est étrangère aux Montagnes fumeuses ; l’utile chez elles est réduit à néant. Plus bas de denses forêts couvrent les pentes massives et abruptes de la chaîne ; au milieu de cette sauvage solitude, quelque défrichement montre çà et là le toit de planches d’une humble cabane. Plus bas dans la vallée, beaucoup plus bas encore, une rouge étincelle fait, au crépuscule, pressentir un foyer. Le grain pousse vite dans ces rares clairières, sur certains points où la terre est