Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/594

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donc été considérables en vingt ans, après dix années environ d’arrêt absolu dans le développement de l’instruction publique, ruinée par la guerre comme tout le reste ; et encore les fonds que l’on préférerait appliquer aux écoles blanches sont-ils en partie dévorés par les lourdes taxes qu’exige le maintien des écoles de couleur. Le Sud est prêt d’ailleurs à tous les sacrifices pour éviter ce qui lui semble intolérable : l’éducation en commun des deux races. Ce que j’ai vu à Galesburg, — Kindergarten panaché de noir et de blanc, — ne serait jamais accepté à la Nouvelle-Orléans. On me cite certains exemples de tolérance dans le Kentucky, mais il faudra de longues années pour détruire des préventions aussi profondément enracinées. Le plus petit village a deux maisons d’école, celle des noirs et celle des blancs. Ces écoles de couleur s’imposent de plus en plus, et non pas seulement les écoles primaires : le nègre aspire aux hautes études ; il y est fortement encouragé par le Nord, qui a donné son argent, prêté ses professeurs. La Société de secours des affranchis supporte avec l’aide des églises 21 écoles normales et industrielles, où 233 maîtres instruisent 4 971 étudians, lesquels, devenus maîtres à leur tour, élèvent des enfans par centaines de mille.

La seule Association des missionnaires a créé, outre 73 écoles supérieures d’un ordre moins ambitieux, 6 institutions qualifiées du nom d’universités ; mais il faut se rappeler que le Sud a ainsi que l’Ouest l’habitude d’user à la légère de ces désignations un peu exagérées ; c’est un des shams, des menus charlatanismes américains. Il est assez rare que l’étiquette exprime exactement le rang et le caractère de la chose. N’importe : l’essentiel c’est que 15 000 professeurs de couleur soient aujourd’hui préparés à conduire 7 millions de leurs pareils, qui sont devenus autant de citoyens. Dans cette élite, les femmes se distinguent comme partout. La femme de couleur s’entend à merveille à élever les enfans ; elle a des qualités incomparables de patience, île douceur, de gaîté, de dévouement, sachant les amuser et les comprendre. Un observateur intelligent a fait remarquer qu’elles ne sont pas pour rien les filles de ces admirables mammies et aunties, nourrices et gardiennes, que jadis sur les plantations on traitait comme des membres de la famille, et que tout bon Virginien, tout bon Louisianais, chérissait presque à l’égal de sa propre mère. Quinze millions de dollars ont été mis par des bienfaiteurs du Nord, notamment par des bienfaitrices bostoniennes, dans cette œuvre des collèges de couleur. Les gens du Sud sont d’avis pour la plupart que beaucoup de choses inutiles y sont enseignées ; mais à cela on leur répond : « Il n’y a pas de corps sans tête :