Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/633

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donne à tous l’horreur de la guerre, tandis que le peintre leur en donnait l’admiration. Faut-il s’en applaudir ? C’est une grande question qu’on ne saurait décider en peu de mots, à la légère, ni de sitôt. Nous observerons seulement, ici, que l’homme ne va qu’aux choses dont il se fait une image favorable, et si Ton ne peint plus, si l’on ne peut plus peindre de beaux tableaux de batailles, c’est un signe qu’on ne voit plus dans la guerre ce caractère de poésie ou de « divinité » qu’un de Maistre ou un Proudhon y voyaient encore il y a cent ans. Et Proudhon ou de Maistre n’avaient pas manqué de contradicteurs. Avant eux maint philosophe avait essayé de démontrer l’inutilité de la guerre. On les avait à peine écoutés. Pas plus au temps des Vernet et des Gros qu’au temps des Van der Meulen ou des Salvator Rosa, les nations n’avaient mesuré leur enthousiasme pour les victoires au profit qu’elles en retiraient, et les plus inutiles avaient continué de leur sembler les plus belles. On n’a permis aux philanthropes de plaider l’inutilité de la guerre que du jour où les peintres n’ont plus montré sa beauté.

Mais puisque aujourd’hui la tristesse des combats a remplacé leur éclat, puisque toutes nos forces vives se tournent vers le progrès industriel et social ou la recherche du bien-être, vers l’art de se conserver et d’augmenter ses jouissances et non de se détruire en supprimant la source de toutes les jouissances, nous non plus nous ne regretterons pas la perte de l’esthétique des batailles. Nous souhaiterons seulement que la Paix, reine du monde, ne soit pas le repos ou l’indolence, pires que la mort. Nous souhaiterons que ce ne soit pas la bride lâchée à tous les appétits et à toutes les fantaisies du « moi », désormais sevré d’émotions fortes, curieux d’émotions factices et débarrassé du seul correctif qu’on lui connût : le besoin de la solidarité dans un grand danger national. Que sous ce masque béni de la charité ne se cache pas précisément son contraire, l’égoïsme, qui ne chercherait dans la paix qu’une assurance contre la principale occasion de dévouement ! La guerre avait ses grandeurs ; la paix, pour l’égaler, doit avoir ses sacrifices. Elle doit n’être qu’un autre champ de bataille avec d’autres ennemis à combattre : le vice, qui endurcit l’âme plus que la lutte ; la misère, qui tue le corps mieux que les balles. Dieu veuille que dans la paix nous ne regrettions jamais ce qu’au milieu de la guerre on voyait parfois transparaître, malgré toutes les cruautés et toutes les tristesses : le grand frisson d’enthousiasme qui console des heures où il faut vivre et qui adoucit l’heure où il ne faut plus qu’espérer.


ROBERT DE LA SIZERANNE.