Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 130.djvu/719

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pas de faire de l’effet. On se laisse aller à prouver sa vertu au détriment de celle d’autrui. Si les mécontens profitent de la circonstance pour embarrasser le gouvernement en l’obligeant à prendre parti, on voit quels autres élémens entrent aussitôt en fermentation. C’est pour cela que les assemblées politiques feront toujours trembler ceux dont elles tiendront l’honneur entre leurs mains. Encore une fois, nous laissons de côté la personne et la cause de M. Eiffel ; elles ne sont qu’un accident dans un ordre de choses beaucoup plus général ; mais le jour où les décisions prises par la grande-chancellerie pourront être évoquées par la Chambre des députés, et que, sous la chaude parole d’un orateur, elles seront le jouet de votes parlementaires, toutes les garanties que les lois antérieures ont données aux légionnaires, et que nous avons rappelées, disparaîtront du même coup. Sans doute, le cas de M. Eiffel est et restera exceptionnel ; mais, en pareille matière, c’est trop d’une exception. Une fois de plus, on a laissé la Chambre s’enivrer du sentiment de sa toute-puissance ; on lui a laissé croire qu’il n’y avait rien en dehors d’elle qui ne lui fut accessible, et qu’elle ne pût soumettre à sa volonté ; on lui a permis, sinon de casser une décision définitive, au moins de briser le tribunal qui l’avait prise ; loin de protéger ce tribunal, le gouvernement a soulevé contre lui d’autres griefs encore que ceux dont M. Pourquery de Boisserin s’est fait le dénonciateur enflammé. Et c’est là ce qui est grave. La conscience publique est-elle plus éclairée qu’avant ? est-elle soulagée ? sait-elle davantage ce qu’elle doit penser ? est-elle mieux à même de distinguer les fautes commises par ceux-ci ou par ceux-là et de distribuer les responsabilités ? Personne n’oserait le dire. Il y a seulement une institution de plus ébranlée. Le Conseil de l’ordre ne pouvait pas se dispenser de donner sa démission ; il l’a donnée. Après l’avoir en quelque sorte provoquée, on ne pouvait pas se dispenser de l’accepter ; on l’a acceptée. Des hommes infiniment honorables ont éprouvé le sentiment amer d’une blessure qu’ils jugent imméritée ; on les remplacera par d’autres. On remplacera aussi la loi actuelle par une autre loi. Et puis ? M. Eiffel restera décoré, et, loin d’avoir désormais plus de sécurité, les légionnaires en auront moins, car ils sauront que, lorsqu’elle le veut, c’est la Chambre des députés qui devient leur vrai conseil de discipline. Admire qui voudra ce résultat, mais nous voudrions bien savoir à qui il profite.

Le 15 juillet, M. Stamboulof a été assassiné à Sofia. Le crime s’est accompli vers huit heures du soir, c’est-à-dire à un moment où il faisait encore jour, et dans une rue fréquentée. Il est surprenant que les assassins aient pu s’échapper. Certes, la police de Sofia est mal faite : elle est d’autant plus maladroite que le danger auquel M. Stamboulof était exposé, et dont il vient d’être victime, était connu de tout le monde ; lui-même l’avait à maintes reprises signalé très haut. Une étrange fatalité a pesé sur toute cette affaire. L’année dernière, le gouverne-