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I

En dépit des prétentions nobiliaires affichées par les descendais immédiats de Rubens, sa famille appartenait à la bourgeoisie. Au lieu de ce gentilhomme styrien arrivé en Flandre à la suite de Charles-Quint et qu’ils revendiquaient pour ancêtre, nous ne trouvons parmi leurs ascendans que des tanneurs, des droguistes, toute une lignée de modestes commerçans établis depuis longtemps à Anvers. Tout au plus pourrait-on y relever quelque notaire ou quelque avocat, et c’est probablement l’un de ces derniers qui, suivant l’usage de ce temps, s’était confectionné un blason que plus tard le grand artiste devait, en le modifiant un peu, adopter pour ses armoiries. L’aïeul du peintre, Barthélemi Rubens, était apothicaire, et sa femme, Barbara Arents, devenue veuve, s’était remariée avec un épicier, Jean de Lantemeter, veuf lui-même. Bien que ce dernier eût déjà une fille et que trois autres enfans fussent nés de ce second mariage, il avait témoigné à son beau-fils, Jean Rubens, la plus grande sollicitude et lui avait fait donner une éducation très soignée. Celui-ci, né à Anvers le 13 mars 1530, avait d’abord été élève à l’Université de Louvain ; puis il avait complété ses études de droit à Padoue et à Rome, où il recevait, le 13 novembre 1554, le diplôme de docteur in utroque jure. Le jeune homme s’était montré plein de reconnaissance envers son beau-père et il ne cessa pas d’avoir pour lui la plus grande affection. De retour à Anvers, Jean Rubens y avait obtenu en 1562, la dignité d’échevin qu’il exerça pendant cinq ans. Vers 1561, il épousait une jeune fille nommée Maria Pypelincx, d’une famille originaire du village de Curingen, dans la Campine ; le père de celle-ci, d’abord tapissier, puis marchand, s’était fixé à Anvers et jouissait d’une modeste aisance.

Il semble que dès lors la vie de Jean Rubens dût s’écouler paisible et honorée parmi ses concitoyens ; mais à cette époque les existences qui semblaient le mieux assises étaient exposées aux disgrâces les plus imprévues. Vers ce moment, en effet, la ville d’Anvers allait traverser une période de cruelles et sanglantes dissensions. Jusque-là, sous le régime de la liberté commerciale et religieuse la plus absolue, elle était progressivement parvenue au comble de la prospérité. Son port était l’entrepôt du commerce de toute l’Europe septentrionale ; chaque nation y entretenait des comptoirs ; et les relations établies entre les divers élémens d’une population si mélangée avaient naturellement amené une tolérance mutuelle. Malgré les prescriptions émanées de la cour d’Espagne, la Réforme y comptait de bonne heure de nombreux