Page:Revue des Deux Mondes - 1895 - tome 131.djvu/34

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Comte de Paris avait l’esprit remarquablement ouvert et meublé. Hormis les spéculations métaphysiques, pour lesquelles il raillait parfois mon faible, il n’était rien qui ne l’intéressât. Avant tout, les sciences ; niais comme, en cette matière, je n’étais qu’un assez pauvre interlocuteur, nous parlions surtout de choses littéraires. Il n’aimait guère les romans, pas assez peut-être, lui disais-je parfois, et il voulait bien s’en rapporter à moi du soin de lui désigner ceux qu’il fallait lire. Mais l’histoire le passionnait, surtout l’histoire de France, et il ne paraissait pas en ce genre un livre de quelque valeur qu’il ne le lût aussitôt. Il avait, sur le rôle de la monarchie, des opinions que je résumerai en disant qu’autant il admirait Henri IV, autant il en voulait à Louis XIV. Je lui disais quelquefois en plaisantant : « Monseigneur, quand vous reviendrez, vous ferez de la politique large, n’est-ce pas ? » Et il me répondait sur le même ton : « Fiez-vous à moi ! » C’étaient cependant les incidens de la politique quotidienne qui faisaient l’objet habituel de sa conversation. Bien que mon service auprès de lui fût demeuré purement honorifique, cependant sa confiance personnelle me faisait parfois intervenir dans certains incidens politiques, et c’est ainsi que je nie trouvai quelque peu mêlé à l’épisode du général Boulanger.

J’éprouve un certain embarras à parler de cet épisode durant lequel je me suis trouvé, sur un point important, eu dissentiment avec quelques-uns de mes amis et avec le prince lui-même. Cet embarras tient précisément à ce que, par malheur, les faits m’ont donné quelque peu raison. Mais le témoignage que j’ai promis, pour avoir quelque valeur, doit être complet et sincère sur tous les points. A mes amis je ne reprocherai certes pas une illusion que j’aurais peut-être partagée si, par le fait du hasard, comme je vais l’expliquer, je n’avais été mieux informé qu’eux. Quant à mon dissentiment avec le prince, je tiens à dire en quoi il consista, car je ne crois pas que la pensée à laquelle il a obéi ait jamais été bien comprise.

En 1881, à l’occasion du centenaire de York-Town, j’avais fait aux Etats-Unis un voyage de trois mois en compagnie du général Boulanger, et j’avais vécu dans les termes d’une grande familiarité avec lui. Je l’avais trouvé bon garçon, ou plutôt bon diable, de rapports très agréables, ayant souvent le mot heureux, possédant au plus haut point l’art de la mise en scène, ayant par conséquent ce qu’il fallait pour arriver rapidement à une popularité éphémère. Mais j’avais été frappé aussi de sa suffisance et en même temps de sa nullité, de son manque de tenue, et de l’empire absolu qu’exerçait sur lui la vue du moindre jupon après lequel il ne pouvait s’empêcher de courir, au mépris de toute