Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 134.djvu/211

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Le docteur Samuel Johnson et les femmes d’après une publication récente


Pendant que Voltaire régnait sur la France, l’Angleterre était gouvernée par le fils d’un petit libraire de Lichfield, par le fameux docteur Samuel Johnson, et l’autorité de Voltaire était plus contestée, moins solidement assise que celle du docteur anglais, que Chesterfield traitait de vénérable Hottentot. Comme l’a dit M. Filon, « on admettait ses préjugés comme des dogmes, on recueillait ses boutades comme des oracles. On se disputait l’honneur de puiser à sa tabatière, ou de le débarrasser de sa canne. Ses ennemis étaient des gens perdus, et il suffisait de l’avoir contredit une fois pour s’assurer une double réputation d’intrépidité et de mauvais caractère. » Ce n’était pas seulement dans les questions de critique littéraire que ses arrêts faisaient loi ; morale, religion, institutions politiques, convenances sociales, il décidait de tout, tranchait sur tout. Il s’était chargé d’enseigner à ses compatriotes ce qu’un homme doit croire, doit penser, mépriser ou respecter pour être lui-même respectable. Au commencement du siècle, Addison avait exercé, lui aussi, un grand empire sur l’opinion ; mais, comme l’a dit encore M. Filon, « Addison était un monarque constitutionnel, libéral, affable, le chapeau à la main, le sourire aux lèvres. » De 1760 à 1784, Johnson est un tyran. Il ordonne, il commande, il rend des jugemens sans appel, il proscrit les hérétiques, il frappe d’anathème quiconque résiste à ses souveraines décisions, quiconque discute un seul article de son code de la respectabilité.

Quand on examine son œuvre, on a peine à comprendre cette prodigieuse autorité dont il jouit jusqu’à sa mort. Il fut, comme Addison, un essayiste, un journaliste, et ce journaliste avait la patte lourde ; c’était un ours, et cet ours ne savait pas danser. Il a fait une tragédie,