Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/354

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la place la meilleure, le coin des scélérats illustres. A ce coin, le juré voit apparaître un visage honnête et souriant, et, déconcerté, il se demande : Où peut bien être l’accusé ? Et ce point l’intéresse, pique au vif sa curiosité, car il s’agit d’un article diffamatoire publié dans un journal très répandu et dont le directeur est un pamphlétaire célèbre. Jusqu’à cette heure, le juré n’a su qu’une chose : tel journal est poursuivi. Il faut bien, à présent, qu’un homme incarne la poursuite ; et le juré s’attend à voir ce directeur fameux, dont le nom est toujours prononcé en même temps que le nom du journal, qui le personnifie, qui est sa pensée même.

Mais où donc se place-t-il ? Ah ! le voici, sans doute : cet homme, inquiet et pâle, assis devant une petite table, au-dessous de la cour, conversant à voix basse avec son avocat, prenant des notes, déployant des papiers qu’il froisse d’une main nerveuse, ce doit être là l’accusé. Il a d’ailleurs la mine de l’emploi, la figure sombre et défaite ! Malheureusement, ce prétendu accusé n’est autre que le plaignant en personne, et cette fois l’erreur que notre juré a commise témoigne en faveur de sa psychologie. Oui, c’est bien au malheureux plaignant que conviennent ces yeux cernés, cette pâleur et cette inquiétude. Il est bien l’accusé, un accusé plus durement traité que tout autre, et il va passer, sur le siège qu’il occupe comme partie civile, des minutes aussi pénibles que celles du criminel sur le banc d’infamie.

Cependant notre juré n’a point découvert de prévenu, et la recherche s’éterniserait si le président, ouvrant l’audience, n’enjoignait à cet être invisible de donner ses noms et qualités. Alors les jurés, surpris, voient se dresser, parmi les avocats, un homme endimanché, de mine rassurante et rurale. Il a de grosses mains embarrassées, le visage paisible et même satisfait, dans le contentement d’une journée oisive. Sa physionomie générale, indice de son milieu social, se rapproche sensiblement de la physionomie du juré lui-même, et crée entre eux une sorte de parenté, de sympathie tacite dans ce milieu bruyant et enfiévré auquel ils ne comprennent rien.

Quel est cet homme simple qui, à chaque question, semble tomber des nues, et dont la vue inspire aux stagiaires une hilarité contenue dont le sens mystérieux, échappant aux jurés, augmente leur stupeur ? Pourquoi rit-on ? Quel est ce personnage ? Serait-ce le célèbre directeur du journal poursuivi ? Il n’est pas vraisemblable que cet écrivain si redoutable et si parisien ait pu se constituer cette physionomie paysanne. Est-ce alors l’auteur de l’article ? Mais quelqu’un vient de dire que l’article n’est point signé et que l’auteur en est demeuré inconnu. Si cet homme