Page:Revue des Deux Mondes - 1897 - tome 140.djvu/360

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


qui triomphe était celle de Dieu même ; elles consacrent à jamais le droit du plus fort. Revenant par le pont Nicolas, nous découvrons de loin l’enceinte fameuse de la Lavra, couvent et forteresse ; de longs murs rectilignes qui descendent jusqu’au fleuve enveloppent les bâtimens jetés pôle-môle à flanc de coteau, ateliers, communautés, hôtelleries, églises sans nombre au couronnement d’or, de sinople, d’azur semé d’étoiles. Des pèlerins fatigués, traînant les laptis d’écorce ou les valenkis de feutre, Petits-Russiens vêtus de blanc, Grands-Russes au sombre costume, hommes aux longues tuniques, femmes aux courts sarraux, tous, appuyés sur leurs bâtons, courbés sous leurs fardeaux, suivent les lacets de la route ou gravissent marche par marche les escaliers de bois ; au hasard des sanctuaires partout ouverts devant eux, au gré de leur foi errante, ils s’arrêtent à la chapelle construite au pied de la pente, ils prient au tombeau d’Askold ; mais quand ils voient enfin les dômes de la Lavra se lever par-dessus le rempart, ils se signent, ils s’inclinent de loin, ils se prosternent sur la neige, en nommant les bienheureux Antoine et Théodose, la Vierge peinte par les anges, apportée de Byzance, — les saints et les images qui ont sauvé la Russie.


II

— Mikaïl Ivanovitch vous fera voir lui-même sa manœuvre de la compagnie et du bataillon, me dit le général P… Je ne vous montrerai que le détail de notre vie d’hiver.

Avec une délicatesse de cœur très douce au cœur, il s’interdit ainsi, dans l’hospitalité même, de violer les prérogatives de l’hospitalité.

Nous partons de cette place où l’on conserve sur de hauts chevalets deux reliques de la dernière guerre, deux pontons tout déchiquetés par les balles. Ils coulèrent bas au passage du Danube et peut-être les soldats du régiment de Minsk debout dans ces bateaux auraient-ils pu par leur propre feu éteindre la fusillade enragée qui les criblait ; mais l’ordre était de ne pas tirer ; ils moururent en silence et sans faire feu.

Le général parle de cette aptitude infinie à l’obéissance, qualité sans prix du soldat russe. — Lui-même porte un nom écossais, introduit jadis en Russie par un officier servant à la solde du tsar Alexis Mikaïlovitch ; je sais au fond de quelle hérédité il puise